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Chebeya et Bazana, «victimes» du «combat» Kabila-Kamerhe? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

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Les causes profondes de l’assassinat de Floribert Chebeya Bahizire sont sans doute multiples. Une chose paraît sûre : la vérité sur ce crime odieux ne pourrait éclore de l’enquête menée successivement par le parquet général de la République et l’auditorat militaire. Ces deux institutions sont dirigées par des «hommes du président». Or justement les soupçons les plus graves pèsent sur ce même Président. Les Congolais devraient diligenter une «enquête parallèle» sur la mort de Chebeya et la disparition de Fidèle Bazana pour faire éclater cette vérité que les responsables politiques et judiciaires tentent d’étouffer. L’objectif est de combattre l’impunité en déférant devant les instances judiciaires internationales les personnes impliquées dans ce double meurtre. Prémédité.

Deux mois après l’assassinat de Floribert Chebeya, directeur exécutif de l’association de défense des droits de l’Homme «La Voix des Sans Voix» et la disparition de son chauffeur Fidèle Bazana, les magistrats chargés d’instruire cette double énigme criminelle restent muets comme des carpes. Fort heureusement, les langues commencent à se délier dans les milieux de la police nationale congolaise à Kinshasa. «Dans les milieux des «services» et dans l’entourage présidentiel, Floribert Chebeya Bahizire était fiché parmi les «adversaires du pouvoir» pouvant constituer un obstacle à la réélection de Joseph Kabila en 2011. Par ses activités de défenseur des droits humains, il a terni l’image du régime à l’extérieur. La goutte d’eau qui fait déborder le vase est tombée lorsque Chebeya s’est porté au secours de Vital Kamerhe, alors président de l’Assemblée nationale.» L’homme qui parle est un officier de la police congolaise. C’est lui qui a pris l’initiative de «biper» la rédaction de Congoindependant pour «échanger» suite à l’article «Qui a commandité Floribert Chebeya ?»

«Floribert» a bel et bien été reçu par John Numbi

Selon cette source inattendue, «Floribert Chebeya a bel et bien été reçu le mardi 1er juin aux alentours de 17h30 par le général John Numbi.» Il semble, selon lui, que les services de renseignements de la police nationale (DRGS) avaient reçu des informations selon lesquelles un groupe d’organisations de défense des droits de l’Homme, «coordonné» par Chebeya, se préparait «à saboter» les festivités prévues le 30 juin par l’organisation des marches pour dénoncer la situation des droits de l’Homme. «Après l’entrevue, le général Numbi a mis Chebeya à la disposition du colonel Daniel Mukalay, raconte la source policière. Numbi a dit au «colonel Daniel» «d’en finir» avec Chebeya sans d’autres précisions. Il a aussitôt quitté l’Inspection générale (IG) tout en gardant le contact au téléphone.» Que s’est-il passé après? Seuls Daniel Mukalay et John Numbi peuvent éclairer les investigateurs. On peut comprendre les «atermoiements» des magistrats instructeurs…

En épluchant quelques journaux occidentaux du mois de juin, force est de constater que les éditions du «Soir» de Bruxelles datées respectivement du 4 et du 29 sont éloquentes. La journaliste belge Colette Braeckman, très proche de Joseph Kabila, semble confirmer les propos de la source précitée. Dans un «portrait» intitulé «Un soldat des droits de l’homme» publié dans le quotidien «Le Soir» daté du vendredi 4 juin, soit 48 heures après l’annonce du décès de «Floribert», la journaliste écrit notamment : «Mais, au fil du temps, il {Chebeya, Ndlr} avait alourdi ses charges et balayait plus large que la seule défense des droits humains. Prenant de plus en plus de positions politiques, il avait critiqué les opérations militaires menées à l’Est contre les rebelles hutus, défendu Vital Kamerhe, président de l’Assemblée, dans son bras de fer avec la majorité présidentielle, dénoncé le budget alloué aux festivités du 30 juin.» Braeckman d’ajouter : «De plus en plus, il prenait pour cible le chef de l’Etat lui-même et il avait enquêté sur les circonstances de la mort d’Aimée Kabila (…). Lors d’un récent séjour en Belgique, il avait annoncé à ses amis de la Ligue des droits de l’homme son intention de demander une audience à la Cour pénale internationale et de se rendre à La Haye. On ignore toujours quelles révélations il comptait faire…», conclut-elle. Ces informations du «Soir» n’ont jamais été démenties par des sources officielles congolaises.

Bras de fer Kabila-Kamerhe

Dans «Le Soir » daté mardi 29 juin, Braeckman note : «(…), un policier du nom de Michel appela pour vérifier si Chebeya était bien à Kinshasa. Par téléphone, un rendez-vous avec John Numbi fut fixé au 1er juin. (…). De source policière, Chebeya «fut» effectivement reçu dans les locaux de la police. Par la suite, Numbi dira qu’il était absent, hors de la ville, retenu par une réunion de sécurité.» Un fait contesté par la journaliste en soulignant : «En réalité, il semble qu’il ait bien reçu Chebeya et que l’entretient ait mal tourné.»

Fin janvier 2009, l’opinion congolaise apprenait avec stupéfaction l’entrée des troupes rwandaises au Kivu dans le cadre de l’opération dite «Umoja Wetu». C’est le point de départ du bras de fer Kabila-Kamerhe. Président de l’Assemblée nationale, ce dernier était accusé d’«indiscipline» pour avoir dit tout haut ce que la grande majorité des Congolais murmurait tout bas. C’est-à-dire l’«étonnement» face à cette initiative de Joseph Kabila assimilable à un défi autant qu’à une trahison. En sa qualité d’«autorité morale» de l’AMP (Alliance pour la majorité présidentielle), Kabila s’est cru en droit de décapiter le Bureau de la Chambre basse. Au grand dam des organisations de défenses des droits humains. Celles-ci ont dénoncé en chœur cette grave atteinte au principe même de séparation des pouvoirs.

Regroupées en une «synergie des Ong de la société civile de la RD Congo», des organisations de défenses des droits humains ont prévu l’organisation, lundi 16 mars 2009, d’un sit-in devant le Palais du peuple. Dans les tracts qui ont été distribués dans les universités et instituts supérieurs, on pouvait lire notamment : «Debout peuple congolais ! Chers compatriotes, la démocratie est en danger. La crise interinstitutionnelle actuelle en est à la base. La synergie des Ongs de la société civile (…) vous invite à participer massivement à la marche pacifique qu’elle organise lundi 16 mars 2009 pour la sauvegarde de cette jeune démocratie post-électorale. Cette marche partira, à 9 h30, du boulevard Triomphal, lieu du rassemblement, jusqu’au Palais du peuple où un mémorandum sera remis aux présidents du sénat et de l’Assemblée nationale. Non à la dictature, vive la démocratie !».

«Nous allons vous traquer»

Cette manifestation n’aura pas lieu. Et pour cause, les organisateurs seront arrêtés par des agents de la police politique Kabila lors d’une conférence de presse organisée le 15 mars dans les bureaux de Renadhoc dans la commune de Barumbu. Dans son rapport intitulé «République démocratique du Congo – La dérive autoritaire» publié en juillet 2009, la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme) en parle abondamment. «A la fin de la conférence, écrit la FIDH dans son rapport, les bureaux ont été encerclés par des agents de l’ANR, accompagnés de policiers. (…). Messieurs Floribert Chebeya, Dolly Ibefo et Donat Tshikaya ont été brutalement appréhendés – sans mandat d’arrêt et donc en violation du droit national et international – et conduits dans les locaux de l’ANR, en face de la Primature, dans la commune de Gombe.» Ils seront par la suite transférés à la DRGS (Direction des renseignements généraux et services spéciaux de la police nationale). «D’après leur déclaration, poursuit le rapport, ils ont alors tous été menacés et soumis à un interrogatoire mené par le colonel Daniel Mukalay, notamment sur leurs liens avec le président de l’Assemblée nationale Vital Kamerhe.» Membre de la Cojeski-RDC, Davy Shabani, cité dans le rapport, a reçu un appel téléphonique anonyme en ces termes : «Nous savons que vous faites partie de ceux qui sont soi-disant de la société civile, une structure plutôt politisée qui soutient Vital Kamerhe. Nous allons vous traquer.» Au moment de leur libération le 17 mars 2009, un policier dit ces mots à Chebeya et à ses camarades : «Vous faites un bon travail. Gardez-vous de vous immiscer dans la politique comme vous venez de le faire en initiant un tract de soutien à un homme politique tel que Vital Kamerhe. (…). Le premier ordre reçu par la DRGS était de vous transférer au parquet en vue de vous envoyer à la prison centrale de Kinshasa. Mon chef, le général Union, a préféré rencontrer le conseiller spécial du président de la République qui a ordonné votre libération.» Devrait-on conclure que l’ordre d’arrestation de ces défenseurs des droits était venu également de la Présidence de la République ?

CENI ou CEI ?

Présenter Floribert Chebeya comme le «défenseur» d’un homme politique, fût-il Vital Kamerhe, est une injure faite à la mémoire de ce valeur fils de la RD Congo dont le combat était axé non pas sur la propagande politicienne mais bien sur la promotion de la démocratie, des droits de l’Homme et de la bonne gouvernance.

Dans un communiqué publié le 29 avril dernier, «Floribert» interpellait les sénateurs et les députés nationaux suite au retard observé dans la mise en place de la CENI (Commission électorale nationale indépendante). Après le déroulement chaotique des opérations électorales en 2006, le défenseur des droits humains voyait d’un mauvais œil la poursuivre des activités de la CEI à la tête de laquelle trônait Apollinaire Malu Malu, le très controversé prêtre. Cette prise de position a-t-elle été accueillie comme une «déclaration de guerre» dans le sérail kabiliste?

Au moment de boucler ce «papier», on apprenait que Joseph Kabila a enfin promulgué mercredi 28 juillet la loi organique portant fonctionnement et organisation de la «CENI». Il faut espérer qu’une page est définitivement tournée et qu’on pourrait dire «adieu» à ce «Monsieur l’Abbé» très inféodé au pouvoir politique en place. Il importe néanmoins de rappeler que le Sénat et l’Assemblée nationale auraient envoyé à la Présidence de la République deux propositions de loi présentant de différences au niveau de certaines dispositions. A titre d’exemple, la Chambre haute proposait d’inclure des membres de la «société civile» dans la CENI. Refus catégorique de la Chambre basse. La raison reste énigmatique. La commission parlementaire paritaire n’aurait été, semble-t-il, d’aucun secours.

Quatre années après les consultations politiques de 2006, l’assassinat de Floribert Chebeya vient rappeler aux Congolais que la situation des droits de l’Homme reste préoccupante en RD Congo. Sans être une fatalité, les échéances politiques à venir pourraient se révéler sanglantes. La volonté de museler tous les contre-pouvoirs est patente. Le risque devient de plus en plus grand que ce pays replonge pour un nouveau bail sous la coupe d’un despote non éclairé. A moins que les assassins de «Floribert» et de "Fidèle" soient traqués, débusqués et traînés devant des juridictions internationales du chef de crime contre l’humanité. Et ce, avant les échéances politiques de 2011...

Baudouin Amba Wetshi

 
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