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«L’ordre de tuer Chebeya a été donné au colonel Mukalay par le général John Numbi!» Si c’était un film, le titre serait «Le professionnel» dont le rôle principal est joué par l’acteur français Jean-Paul Belmondo. C’est l’histoire d’un agent secret envoyé en mission dans un pays africain et qui se retourne contre sa «hiérarchie» après avoir réalisé qu’il a été «lâché» au nom de la raison d’Etat. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’un commissaire adjoint de la police nationale congolaise. L’homme a participé à une mission de «terrorisme d’Etat» qui a mal tourné. Son chef direct et quelques collègues ont été appréhendés. Ils sont passés aux aveux. Lui, a eu plus de veine en trouvant refuge à l’étranger. Mais comment tenir le nez hors de l’eau sans moyens ? La «hiérarchie» lui avait promis un «cadeau» en contrepartie de son silence. Ne voyant pas la promesse se matérialiser, l’homme a craqué. Il veut tout déballer. Il envoie des messages électroniques à quelques diplomates en poste à Kinshasa. La nouvelle s’ébruite. Au grand dam de sa «hiérarchie» qui pique une sainte colère en lui promettant des bosses et des plaies au «bavard». Démocratie sans paix, sans prospérité ni libertés
«Il n’y a pas démocratie, il n’y a que des preuves de démocratie», écrivait Jean-François Revel dans son célèbre ouvrage «La tentation totalitaire» paru au milieu des années 70 chez Robert Laffont. Parmi les «preuves» de la démocratie, Revel épinglait notamment : les élections libres, le suffrage universel, le droit de réunion et d’association. Sans oublier la liberté d’opinion et d’expression. En 2006, les Congolais sont allés aux urnes pour élire leurs gouvernants devant gérer le pays durant un bail de cinq ans. Les citoyens escomptaient l’avènement d’un nouvel ordre politique fondé sur la primauté du droit et le respect de la personne humaine. Quatre années après c’est la désillusion. Tous les contre-pouvoirs ont été muselés. La RD Congo est dirigé par un parti unique de fait. L’arbitraire et l’incompétence ont atteint des niveaux inimaginables. Des voyous se sont manifestement accaparés du pouvoir d’Etat au Congo dit démocratique.
Après un échange de messages par courrier électronique jeudi 16 juin 2010, la rédaction de Congoindependant a pu joindre au téléphone, à Kampala, en Ouganda, le «mystérieux policier». Le même qui avait envoyé des messages électroniques à des diplomates en poste à Kinshasa (Voir article précédent sur F. Chebeya et F. Bazana). L’homme préfère garder l’anonymat. «Ma sécurité est en danger, répète-t-il sans cesse au cours d’un entretien d’une quinzaine de minutes. Je suis le seul officier qui a échappé à la prison et qui a assisté et voire participé aux assassinats de deux activistes de Voix sans Voix». Il s’agit bien de Chebeya et de Bazana. «Je ne peux pas vous donner le nom de celui qui a commandité la mort de Chebeya, ajoute-t-il. Nous n’avons fait qu’exécuter l’ordre donné par le colonel Daniel Mukalay qui lui-même a été instruit par l’inspecteur général John Numbi. Nous étions en service commandé». Après l’annonce de la mort de l’activiste des droits humains, des «enquêteurs» envoyés par le conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de Sécurité, Pierre Lumbi Okongo, ont auditionné plusieurs officiers de police de service le 1er juin. Certains d’entre eux sont passés aux aveux. Le «policier fugitif» poursuit sa narration : «Après l’arrestation du «colonel Daniel» et de certains de mes collègues, je suis entré en clandestinité. Je me suis présenté par la suite à la résidence de l’inspecteur général John Numbi qui m’a remis une somme de mille dollars en me conseillant de «disparaître». Cet argent m’a permis de voyager. L’inspecteur général avait promis de m’aider via notre ambassade à Kampala. J’ai trouvé porte close tant auprès de l’ambassadeur Jean-Charles Okoto que de son conseiller le colonel Marcel Mbangu. Personne n’a voulu me prendre au téléphone. «J’ai eu dès ce moment la conviction qu’on veut me sacrifier alors que je détiens des secrets d’Etat. J’apprends d’ailleurs qu’un certain Elie Lungumbu, un Rega, est arrivé à Kampala avec pour mission de m’éliminer physiquement».
«Vous devez en finir avec le fameux Chebeya!»
Selon les témoignages de cet officier de police, Floribert Chebeya devait être abattu le dimanche 23 mai devant son domicile. La police avait embusqué un «commando» aux environs de l’habitation du défenseur des droits de l’Homme. «Ce jour là, raconte le policier fugitif, les membres du commando ont attendu la «cible» en vain. Chebeya était rentré plus tôt que prévu chez lui et l’opération n’a pu avoir lieu du fait que nous n’avions pas reçu l’ordre d’opérer un raid sur sa résidence». On arrive donc à la date fatidique du lundi 31 mai. «Le 31 mai, un certain lundi, vers 10 heures, l’Inspecteur général, en personne, a invité le «colonel Daniel» dans son bureau, le protocole de l’IG peut en témoigner, dit-il. Au retour du bureau de l’IG, le colonel nous a réunis, nous les proches. A savoir, un major (inspecteur adjoint), un capitaine (commissaire principal); deux lieutenants (commissaires) et nous les commissaires adjoints. Il nous a dit ceci : «Sur ordre du général John Numbi et de la hiérarchie, vous devez en finir avec le fameux Floribert Chebeya de la Voix des Sans Voix sans laisser des traces. L’IG {Inspecteur général} attend une «suite favorable» pour demain.» Mardi 1er juin, un certain «Michel» téléphone à Chebeya pour lui notifier qu’il était attendu à 17h30 au bureau de l’Inspecteur général de la police. «Floribert» s’y rend en compagnie de son chauffeur Fidèle Bazana Edadi. Pressentant le danger, il envoie un ultime SMS à son ami anversois Ronald Vanden Bogaert : «Cher ami, dans vingt-cinq minutes, je dois être reçu par John Numbi. Je ne peux pas ne pas vous avouer que j’ai peur… ». La suite est connue. Le corps du directeur exécutif de la «VSV» sera retrouvé le lendemain au quartier Mitendi sur la Route de Matadi. Deux semaines après, nul ne sait ce qu’est devenu Fidèle Bazana. Il n’y a pas l’ombre d’un doute que le «policier fugitif » sait «pas mal de chose» sur les circonstances exactes de la mort de «Floribert». L’homme assure avoir été un proche tant de Daniel Mukalay que de John Numbi. Comme pour étayer ses propos, il donne un des numéros de téléphone personnel de Numbi : 00243813064500 begin_of_the_skype_highlighting 00243813064500 end_of_the_skype_highlighting. Après vérification, jeudi soir, la rédaction de Congoindependant a constaté qu’il s’agit bel et bien d’un des numéros Vodacom attribués au «premier flic» de la République. Nous avons proposé au policier fugitif de procéder par un jeu de question/réponse.
Qui est ce policier ?
Recruté dans la police congolaise depuis 1997, l’homme a suivi des formations notamment en Angola «et ailleurs». Il porte le grade de «Commissaire adjoint» dans les services spéciaux de renseignements de la police nationale, l’ex-Kin-Mazière. «Je suis un des proche du colonel Daniel Mukalay, dit-il. Quelques fois, je lui ai servi de chauffeur». Après l’annonce de l’assassinat de Chebeya, plusieurs officiers de police ont été interrogés. C’est également son cas. «Je suis passé aux aveux de tout ce que nous avions fait durant tout ce temps avec le colonel Daniel. Nous avons commis beaucoup de meurtres, enlèvements et tortures.» Selon lui, une «liste des gens à liquider» se trouve sur la table de travail de l’Inspecteur principal, Daniel Mukalay. Cette liste est insérée dans une «farde de couleur verte» placée à droite de son bureau en dessous d’autres fardes». Inutile de dire que Floribert Chebeya et Fidèle Bazana y étaient repris. «Je ne peux pas cacher ça car j’allais me retrouver en prison en ce moment mais Dieu m’a sauvé et c’est John Numbi l’IG lui même qui m’a payé le billet d’avion Brazaville-Kampala via Addis-Abeba.»
Qui a tué Floribert Chebeya ?
Plus de deux semaines après la disparition de Floribert, l’enquête piétine. Aucun observateur digne de ce nom ne croit que la vérité sortira des investigations conduites par le procureur général de la République Flory Kabange Numbi. On le sait, ce haut magistrat doit sa fulgurante ascension à Joseph Kabila. «Pour cette question, je peux juste vous communiquer les éléments dont j’ai pu prendre connaissance en ma qualité de proche de mon chef «colonel Daniel». A en croire ce policier, «Floribert a été tué à cause des rapports qu’il a remis aux organisations des droits de l’Homme accusant le Pouvoir, l’inspecteur général de la police nationale et le «colonel Daniel» de violer les droits de l’Homme. C’est tout ce que je peux vous dire». Il ajoute : «Je ne peux pas beaucoup parler pour l’instant mais juste pour signaler qu’entre nous les exécutants, c’est le colonel Daniel lui même qui a dirigé l’opération». Le policier prend aussitôt un ton qui n’admet pas de réplique : «Je vous confirme que la mort de Floribert et son collègue a été planifiée le général John Numbi l’IG avec l’adjoint de service spéciaux l’Inspecteur principal Daniel Mukalay.» L’homme se fait plus précis et soulignons qu’ils avaient utilisé une Jeep de marque «Land Rover». Ce véhicule «se trouve» à la résidence de Daniel Mukalay. «Les enquêteurs pourraient trouver pas mal d’indices dans ce véhicule. Ils pourront trouver les mèches, un flacon de Viagra ainsi le reste des préservatifs que nous avions déposés à côté du corps de Floribert chez une garde du corps de Daniel Mukalay. Vous m’excuserez de ne pas citer les noms de mes collègues. La raison est simple : nous n’avons fait qu’obéir à un ordre qui a été mal donné. Dieu merci car il m’a protégé et je dois aider l’opinion tant nationale que Internationale de connaître la vérité vraie.» Selon le policier fugitif, les téléphones portables de Chebeya et Bazana seraient enfouis dans le véhicule cité précédemment.
Concrètement, quel a été le modus operandi ayant entraîné la mort de Chebeya ?
«Tout d’abord nous l’avions privé d’oxygène en l’étouffant, raconte-t-il. Nous avons par la suite attendu que tous les officiers quittent l’Inspection générale pour pouvoir commencer l’opération. Le «colonel Daniel», lui, attendait surtout le départ de l’adjoint de l’IG, le général Charles Bisengimana. Car le «général Charles» est un «élément gênant». C’est seulement après son départ que nous avons commencé l’opération. Un autre groupe est allé à l’extérieur pour «s’occuper» du chauffeur. C’était aux environs de 19 heure30.»
Quel est le mobile de cet assassinat?
Le policier de répondre : «A travers les conversations entendues ici et là, j’ai pu apprendre que Floribert et son chauffeur étaient repris sur une «longue liste des gens à exécuter» du fait qu’ils devenaient des «empêcheurs de tourner en rond» pour «le pouvoir de notre Président.»
Qui a commandité cet assassinat ?
Ici, le policier se souvient des paroles du «colonel Daniel» : «Sur ordre du général John Numbi et de la hiérarchie… ». Il ne sait pas dire plus.
Qu’est devenu Fidèle Bazana Edadi, chauffeur et membre de la «Voix des Sans Voix ?»
Selon lui, le corps de Fidèle Bazana Edadi serait immergé dans le fleuve «juste vers Kinsuka».
Pourquoi a-t-il choisi l’Ouganda comme terre d’accueil ?
«C’est parce, dit-il, que j’ai déjà visité ce pays lors d’une mission que nous avons effectuée en mars 2010 avec le colonel Daniel. Il s’agissait d’une enquête sur un trafic de Francs congolais via le territoire ougandais. Plusieurs citoyens congolais ont été appréhendés en Ouganda à l’issue de cette investigation.» Et d’ajouter : «Lorsque John Numbi a appris - je ne sais par qui – que j’ai contacté des diplomates au sujet de l’assassinat de Floribert Chebeya, il a demandé à son ami l’ambassadeur Charles Okoto de lancer des hommes à mes trousses pour me «punir ». Depuis jeudi matin, je me sens en insécurité car tous les ANR travaillants comme diplomates à ambassade à Kampala me recherchent».
Pourquoi a-t-il décidé de parler au risque de «trahir» John Numbi qui lui a payé le voyage?
Le policier est formel : «Toute ma famille est restée à Kinshasa. J’ai décidé de parler à cause de la souffrance morale avec ma conscience. Je crois que c’est Dieu qui a voulu que je sorte du pays. Alors je dois parler. Mais si l’IG m’avait envoyé les sous pour la survie comme promis je ne pas que Dieu allait me donner la force de parler. Je vous signale que j’ai, par deux fois, contacté l’IG vers minuit. Il m’a toujours promis de m’envoyer l’argent. Mais ce jeudi matin, il m’a appelé pour me menacer en me disant que je l’ai trahi et je dois payer cher car il a des « amis » au sein du pouvoir ougandais. Il m’a dit ensuite que ma famille subira le même sort que Floribert Chebeya. J’ai l’habitude d’appeler l’IG sur son numéro Vodacom : 00243813064500 begin_of_the_skype_highlighting 00243813064500 end_of_the_skype_highlighting.»
Pourquoi, selon lui, John Numbi a-t-il pris en charge les frais de son voyage ?
«Lorsque j’ai appris l’arrestation du «colonel Daniel» j’ai couru à la résidence de l’IG. Tout en sachant que j’ai participé à l’opération avec les autres policiers arrêtés, l’IG m’a posé la question de savoir où je voulais aller me planquer. Je lui ai proposé la ville Kampala pour les raisons citées précédemment. Il m’a dit, dès mon arrivée, d’entrer en contact avec son ami l’ambassadeur Charles Okoto. Si Charles n’est pas là, je devais vois le cousin de l’IG, le Colonel Marcel Mbangu, qui est assume les fonctions de deuxième conseiller à l’ambassade de la RD Congo en Ouganda.
En guise de dernier mot, le policier dit « Après réflexion, j’ai décidé de me confier à un organe de presse comme le vôtre. J’ai coupé tout contact avec les diplomates. Sans oublier tous les zélateurs du régime qui me contactent à tout moment pour me soutirer des informations et éléments matériels sur la mort de Floribert et de son chauffeur. Ils me promettent en retour de la sécurité et une aide financière. Je trouve que tous ces hommes blancs cherchent à m’exploiter et après ils vont me livrer à Kinshasa via le gouvernement Ougandais. Alors j’ai coupé tous contacts avec eux. Je vais de terrer pendant un certain temps. Peu importe que je meure de faim. J’accepte cette souffrance.
Commission indépendante d’enquête
En tout cas l’opinion tant nationale qu’internationale voudrait connaître la vérité sur les circonstances exactes de la mort de Floribert Chebeya. Dans un communiqué daté jeudi 17 juin, l’ASADHO exprime des «craintes sérieuses» au sujet de «l’aboutissement heureux» de l’enquête ouverte par le Parquet général de la République» sur l’assassinat de Floribert Chebeya et à la disparition de Fidèle Bazana. «Et ce, compte tenu de la dépendance du pouvoir judiciaire vis-à-vis du pouvoir exécutif, de l’emprise des services de sécurité sur l’appareil judiciaire, de l’impunité dont jouissent les auteurs des violations des droits de l’Homme en RDC et de manque des moyens logistiques.»
L’ASADHO dit joindre sa voix à celles des ONG des Droits de l’Homme nationales et internationales, de l’Union européenne, du Département d’Etat américain, du Secrétaire Général de l’ONU pour inviter «le gouvernement congolais, qui a déclaré être disposé à faire toute la lumière sur ce crime, à donner une suite favorable à la demande de la mise en place d’une Commission indépendante et crédible devant comprendre notamment des experts internationaux et ceux de la communauté des ONG des droits de l’homme.» L’association recommande au président de la République «de faire mettre sur pied, à travers le ministre de la Justice et des Droits Humains, une commission indépendante et crédible comprenant notamment des experts internationaux et ceux de la communauté des ONG des droits de l’homme (…).»
Baudouin Amba Wetshi |