|
Porté au pouvoir en Afghanistan en 2001 par l’Amérique de Georges W. Bush après la chute des Talibans, Hamid Karzaï accuse les «Occidentaux» d’avoir commis des fraudes massives lors de l’élection présidentielle qui l’opposait en août dernier à son compatriote Abdullah Abdullah. «Il y a eu, a-t-il déclaré, jeudi 1er avril, de la fraude aux élections présidentielle et provinciales, une fraude massive, cela ne fait aucun doute. Ce n’était pas une fraude commise par des Afghans, mais par des étrangers, la fraude de Galbraith, de Morillon, et les voix du peuple afghan étaient sous le contrôle d’une ambassade".
Reconduit au mois de novembre après l’abandon de son challenger avant le second tour, Karzaï n’a pas oublié qu’un quart des bulletins de vote, déclarés frauduleux, ont été annulés par les autorités électorales, dont la majorité en faveur du président sortant. Pour lui, l’objectif consistait à l’empêcher d’être élu dès le premier tour. Est-ce pour le rendre plus soumis à l’égard de ses «parrains» américains excédés notamment par sa politique de main tendue aux Talibans?
Qualifiée d’«inquiétante» par le porte-parole de la Maison Blanche, la «sortie médiatique» du président afghan, au lendemain de sa rencontre dimanche dernier avec Barack Obama à Kaboul, a suscité l’émoi tant à Washington qu’à Paris. Karzaï a en effet mis en cause les services du représentant adjoint de l’ONU au moment des faits. Il s’agit de l’Américain Peter Galbraith. Le général français Philippe Morillon qui dirigeait la mission des observateurs de l’Union européenne lors de ce scrutin en a pris également pour son grade. De quoi s’agit-il ? Depuis l’élection d’Obama, Karzaï n’est plus «chouchouté» par ses anciens «parrains occidentaux» qui voyaient pourtant en lui «l’homme de la situation» non seulement pour anéantir les insurgés talibans mais aussi pour combattre la corruption dans le pays. Le propre frère du chef d’Etat afghan est suspecté d’être au centre d’un réseau de trafiquants de drogue. Selon des sources diplomatiques, le numéro un Afghan reprocherait à ses «amis américains» d’avoir recherché des «candidatures rivales» dont celle d’Abdullah pour l’affaiblir . L’homme est manifestement devenu incontrôlable aux yeux de ses «créateurs».
De Kaboul à Kinshasa
Ce qui se passe en Afghanistan présente pas mal de similitudes avec la situation en RD Congo. Le 26 janvier 2001, Joseph Kabila succède à Laurent-Désiré Kabila, décédé mystérieusement, dix jours plus tôt. Dans un message commençant par «Dear Mister président», le nouveau président élu américain George W. Bush «félicite» son homologue congolais hissé au sommet de l’Etat via une procédure aux allures «dynastiques». Le reste du monde s’est contenté de dire «amen !» après l’onction donnée par le maître du monde. A l’époque, le Congo démocratique était écartelé entre plusieurs chefs de guerre.
Pour «normaliser» la situation politique en RD Congo, la «communauté internationale» n’a pas lésiné sur les moyens. Elle a pris en charge l’organisation des négociations politiques qui ont eu lieu successivement en Ethiopie, au Botswana et en Afrique du Sud. Il en est de même des élections générales dont le coût s’élevait à 450 millions de dollars $. Depuis 2001, les Nations Unies ont déployé près de 20.000 hommes chargés de jouer le rôle de force-tampon entre les différents protagonistes. Ce sont les avions et hélicoptères de la Mission de l’Onu au Congo qui vont «dispatcher» les matériels électoraux (urnes, bulletins de vote etc…) aux quatre coins du pays. Sans le moindre contrôle. Qui oserait mettre en doute l’impartialité de l’organisation planétaire ?
Au fil du temps, la très nébuleuse communauté internationale ne faisait plus mystère de son «candidat préféré». Il s’agit de Joseph Kabila. L’Union européenne n’a pas hésité d’envoyer un contingent armé à Kinshasa pour dissuader les «empêcheurs de tourner en rond». Le choix porté sur Kabila n’était nullement désintéressé. Des contrats miniers en faveur des entreprises notamment américaines étaient en jeu. Les bénéficiaires ne pouvaient prendre le risque de se séparer du «diable qu’on connaît».
Au mois de juillet, les Congolais sont allés aux urnes pour le premier tour de la présidentielle. Il semble que c’est sur décision de quelques «chancelleries occidentales» qu’un second tour a été décidée. Motif : détendre la tension qui régnait dans le pays. Apprenant cette nouvelle, le président sortant aurait piqué une sainte colère. Le 20 août 2006, la résidence de Bemba est pilonnée par des éléments de la garde présidentielle. Ce dernier s’y entretenait avec les quatorze ambassadeurs des pays membres du CIAT (Comité international d’accompagnement de la transition), conduits par l’Américain William L. Swing, alors patron de la Monuc. Kabila ne pouvait l’ignorer puisque la délégation devait se rendre par la suite à la Présidence de la République. Malgré sa gravité, l’incident n’a suscité que quelques haussements d’épaules.
Le 29 octobre, le second tour a lieu. Au mois de novembre, Kabila est proclamé vainqueur face à Bemba. Celui-ci s’est s’incliné en annonçant : «J’ai accepté l’inacceptable». Bemba a-t-il voulu dire qu’il a subi des pressions de la communauté internationale pour «céder» sa victoire au président sortant ? C’est la question que les Congolais se posent jusqu’à ce jour.
Aussitôt après son investiture en décembre 2006, Joseph Kabila s’est débarrassé de son "masque". L’homme réputé jadis docile revendique désormais son «émancipation». Il procède au changement de tous ses numéros téléphoniques afin de couper le cordon ombilical avec les «tuteurs» du CIAT et autre Louis Michel. "Joseph" est devenu arrogant et cassant vis-à-vis de ceux qui l’avaient fait Roi. Fatigué d’attendre l’aide promise par le monde occidental, il tend la main aux Chinois. C’est la fin d’une idylle. Sur les entrefaites, Swing est remplacé par le Britannique Alan Doss. Le nouveau patron de la Monuc est présenté, par ses détracteurs, comme un «affairiste» doublé d’un «népotiste». Ses admirateurs assurent que l’homme serait moins complaisant que son prédécesseur qualifié, à tort ou à raison, de «chien couchant» du chef d’Etat congolais.
Après la conclusion des contrats avec les Chinois, la communauté internationale est devenue de plus en plus critique. Le chef d’Etat congolais est accusé de manquer de volonté politique pour doter le Congo d’institutions républicaines. A savoir : une armée forte, une économie saine et une administration impartiale. Les Ong entrent dans la danse en dénonçant les violations des droits humains et l’impunité dont bénéficient les auteurs de ces actes. Il est reproché au numéro un Congolais ses mauvais choix politiques et diplomatiques. Sans oublier son incapacité à lutter de manière efficace contre la corruption.
A une année de la fin de la législature, Kabila n’a plus qu’une priorité : se succéder à lui-même. Il est apparemment conscient qu’il lui sera difficile de compter sur un nouveau «coup de pouce» de la communauté internationale pour atteindre cet objectif. «Joseph» croit avoir trouvé deux parades. Primo : faire financer les élections présidentielles et législatives par le Trésor public congolais. Secundo : éloigner tous les témoins gênants. Après la Radio France internationale, c’est le départ de la Monuc qui est réclamé à cor et à cri.
Comme en Afghanistan, l’histoire ne dit pas encore si la nébuleuse communauté internationale serait déjà à la recherche d’un «Abdullah Abdullah congolais» pour croiser le fer avec Joseph Kabila lors de la présidentielle de 2011... Baudouin Amba Wetshi |