|

La situation a peu évolué dans l'est du pays, dix mois après l'offensive conjointe des armées congolaise et rwandaise contre les milices rebelles. Les civils en paient le prix, alors que la mission des Nations-unies reste souvent impuissante. Près d'un an après le rapprochement entre Kigali et Kinshasa, la situation est toujours aussi précaire dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). La région, meurtrie depuis quinze ans par des conflits incessants qui auraient fait au moins deux millions de morts, reste en proie aux affrontements entre hommes armés. Les civils, comme souvent, paient un lourd tribut. La mission des Nations-unies en RDC, la Monuc, faisait récemment état au Nord-Kivu d'un vaste mouvement de civils en provenance du Rwanda, provoquant des «tensions interethniques» dans la région. Il s'agirait de Tutsi congolais, qui s'étaient précédemment réfugiés au Rwanda. Leur nombre serait proche de 12.000. Fin novembre, l'ONG Médecins sans frontières (MSF) estimait «que la situation pour les gens ordinaires n'a pas changé par rapport à l'année dernière», soulignant la stabilité de ses chiffres d'interventions médicales sur le terrain. Au Sud-Kivu, on compterait actuellement environ 500.000 déplacés, contre 130.000 l'an passé à la même époque. Il y a six mois, l'ONG Oxfam évoquait quant à elle le chiffre de 800.000 déplacés aux Kivus.
Mince bilan
L'opération conjointe des armées congolaise et rwandaise en janvier-février dernier avait pourtant laissé espérer une amélioration dans la région des Grands Lacs, frontalière de l'Ouganda, du Rwanda et du Burundi. L'objectif, à l'époque, était de traquer les rebelles hutus des FDLR, dirigés par les génocidaires de 1994 et réfugiés dans l'est de la RDC. Également visé, le rebelle congolais Laurent Nkunda, dont le mouvement (CNDP) semait le trouble dans la région. «Près d'un an plus tard, le bilan est des plus minces», note le chercheur Thierry Vircoulon dans la revue «Alternatives Internationales» de décembre 2010. «Aussi bien au Nord qu'au Sud-Kivu, la traque des FDLR a tourné court. (...) Les combattants (...) sont revenus sur leurs positions précédentes. Ils se vengent sur les civils, lancent des attaques contre l'armée congolaise, parfois avec le soutien des milices Maï-Maï.» Scandales sexuels
Quant au CNDP, censé revenir dans le jeu politique légal, ses troupes «continuent d'imposer des taxes aux populations et de contrôler leur zone d'influence», explique le chercheur associé à l'Ifri. La Monuc, dont le mandat est d'appuyer le processus de paix, est elle plus affaiblie que jamais. Les soldats de l'ONU sont accusés de couvrir les viols de l'armée régulière congolaise, voire d'être impliqués dans plusieurs scandales sexuels. Autre reproche formulé à l'encontre de la mission des Nations-unies, l'appui logistique fourni aux forces congolaises. MSF pointait ainsi une «situation beaucoup plus confuse à présent car les lignes de front ne sont pas très claires». La reconduction du mandat de la Monuc, prévue pour le 21 décembre, n'est plus évidente. A Kinshasa, le président Joseph Kabila souhaite même un retrait graduel à partir de la mi-2010. Cette mission, vieille de dix ans, pourrait en tout cas être repensée, notamment autour de la poursuite ou non du soutien à l'opération controversée «Kimia 2» de l'armée congolaise contre les FDLR. Si des moyens importants ont été déployés en RDC (20.000 Casques bleus pour un coût d'1,3 milliard de dollars par an), les mêmes problèmes semblent réapparaître continuellement. Facteurs multiples
Pour Romain Gitenet, ancien chef de mission de MSF dans ce pays de 60 millions d'habitants, les causes d'instabilité sont multiples. «Les Kivus, ce n'est pas seulement un problème ethnique, comme on a pu avoir au Rwanda et au Burundi.» Mettant en avant un phénomène «d'autochtonie et d'allotochnie», il évoque l'opposition entre certaines «populations qui se disent autochtones, primo-occupantes face à une population présentée comme étrangère, les rwandophones». Mais pour lui, d'autres facteurs doivent être avancés: «Il y a un problème d'accès à la terre depuis toujours, ainsi que celui des chefferies traditionnelles, qui appartenaient à une ethnie et ont été données à une autre par le colonisateur ou le régime mobutiste». «Tous ces petits conflits continuent à entretenir des conflits plus globaux, complète-t-il. On nous dit souvent qu'en RDC, c'est uniquement de la prédation et de la captation des ressources minières [la région est riche en or, coltan, et cassitérite, ndlr]. C'est simpliste. C'est parce qu'il y a des populations frustrées et rejetées qu'on peut leur donner des armes et qu'elles vont aller se battre.» SYLVAIN MOUILLARD |