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La logique des guerres imposées: essai de lecture de Guerre et droits de l'homme Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

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Le Groupe Justice et Libération vient de publier, sous la supervision de l'un de ses membres, Jean-Pierre Badidike, un livre (aux éditions l'Harmattan, 2009) étudiant la logique de la guerre que notre pays a connue pendant cinq ans, de 1998 à 2003. Parmi les nombreux documents publiés par le Groupe, le livre en retient « neuf qui ont trait au déroulement des hostilités et aux violations flagrantes des droits de l'homme mais aussi à la recherche des voies et moyens pour faire advenir la paix. » (p. 11)

Méthode et mémoire

La méthode utilisée dans la rédaction de ce livre innove par rapport à plusieurs analyses des compatriotes qui, tout en étant bien documentées du point de vue des sources, passent rapidement aux considérations éthiques dans leurs conclusions en enjambant les étapes heuristiques et herméneutiques. Dans Guerre et droits de l'homme en République Démocratique du Congo, « l'ossature de chacun des documents repose sur une charpente à trois chaînons (heuristique, herméneutique et éthique) qui débouchent sur des recommandations. La partie heuristique décrit les faits sur base des divers matériaux recomposés pour renseigner sur les situations de violations des droits; elle déblaie le terrain, jusqu'à situer parfois les causes lointaines et proches des événements centraux visés par le document. La partie herméneutique essaie de juger et d'interpréter les faits décrits à la lumière des instruments des droits de l'homme. Elle regroupe les événements et relève les textes internationaux ou nationaux sur base desquels les droits ont été violés. Le troisième chaînon (éthique) porte une appréciation rationnelle sur les faits et les causes en se référant aux instruments juridiques ou aux lois positives au caractère raisonnable. » (p.12)

En tenant compte des acteurs intervenants dans cette longue guerre, le Groupe l'a étudiée sur trois périodes: la guerre des rebelles (de juillet 1998 à décembre 1998), la guerre des alliés (de janvier 1999 à juin 2000) et la guerre des négociations (de juillet 2000 à juin 2003). Chaque période est couverte par trois documents.
Dans la description des faits, ce livre mentionne les noms des compatriotes (ou des étrangers) exécutés sommairement ou disparus, torturés ou soumis à des traitements dégradants et inhumains, arrêtés arbitrairement, etc.
Donc, à partir de ce livre, la mémoire de nos morts peut être sauvegardée. Nous pouvons mettre des noms sur nos cadavres en sachant dans quelles conditions ils ont rendu la vie. Ce livre nous permet de revisiter, avec un peu de recul, notre appréciation de certains hommes politiques Congolais et de comprendre, tant soit peu, le jeu des coulisses de la communauté dite internationale.
Deux exemples. Le revirement de Laurent-Désiré Kabila à l'endroit de « ses amis » Rwandais. Appréciant les acteurs de la guerre des rebelles, le Groupe note: « M. Laurent-Désiré Kabila -dont on vante aujourd'hui le nationalisme – a pourtant confié le ministère des Affaires étrangères et l'état-major général des Forces armés (postes hautement stratégiques) aux mains des personnes à qui il renie aujourd'hui la nationalité congolaise; ces nominations avaient déjà fait l'objet des contestations. » (p. 39) Il y a aussi un autre fait que ce Groupe n' pas compris: « le silence de la communauté internationale après que les sources concordantes aient établi la présence des troupes rwando-ougandaises aux côtés des rebelles congolais. »(Ibidem) Pour lui, « le moins que l'on puisse dire c'est que cette seconde « guerre de libération », tout comme la première, est décidée et préparée avec la bénédiction de ceux qui, en
1996, avaient décidé de porter Monsieur KABILA à la magistrature suprême. » (Ibidem)

Les constantes

La lecture de ce livre relève plusieurs constantes dans le déroulement de la triple guerre. Les belligérants (gouvernementaux, alliés ou négociateurs) ne s'occupent pas de l'avis du peuple. Ils ne sont pas à son écoute. Il est leur ennemi numéro un. Les alliances avec le RCD, par exemple, n'ont jamais été avalisées par nos populations dans leur grande majorité. Les efforts entrepris par cette rébellion reconvertie en parti politique pour gagner la confiance et rassurer nos populations se sont révélés vains. Surtout à Kinshasa. « Les Congolais considèrent les leaders du RCD comme des figurants du lobby rwando-ougandais. » (p.61)
Cette triple guerre, « théoriquement déclenchée pour implanter la démocratie dans le pays (...) n'a rien apporté de tel. Au contraire, elle a étouffé les élans de la transition démocratique initiée par la Conférence nationale souveraine, pour accoucher d'une autre transition qui a remis en scène les professionnels des armes et des violations des droits. » (p.255) Appauvrissante économiquement, génératrice des migrations internes, cette guerre a été une catastrophe du point de vue du respect des droits humains. En effet, « sur le plan des droits humains, la gamme des violations est impressionnante: atteinte à la vie; atteinte au droit à la propriété; atteinte à la liberté du choix de résidence; insécurité et arrestations arbitraires; incitation à la xénophobie et à la haine ethnique; (...) crimes de guerre et crimes contre l'humanité; invasion, agression, colonisation, subjugation; exécutions sommaires, mutilations,
massacres, extermination de peuple, anthropophagie, etc. » (p. 256) Tous les camps commettent ces violations. Et ils les accompagnent de pratiques d'une barbarie inqualifiable: « trouer les testicules, couper les fesses, crever les yeux, trancher les oreilles, éventrer des corps et arracher le coeur, obliger les gens à manger leurs propres oreilles fraîchement amputées, emporter le sexe des victimes ou l'exhiber en lieu et place de collier, brandir en signe de trophée des organes humains prélevés sur les adversaires, etc. » (p. 256)

La communauté internationale et les alliés pléniers

Les négociations que la communauté internationale, pour se donner bonne conscience, propose, dans ce contexte où les notions de liberté, de libération, de développement, de bonne gouvernance, de conquête idoine du pouvoir et de son exercice sont complètement foulées au pieds, ne servent qu'à reconduire quelques « prêts-à-penser » sans aucune incidence sur la vie quotidienne de nos populations.
Donc, de 1998 à 2003, le Congo a baigné dans une absence totale de culture démocratique. « Toutefois, les intérêts et le pouvoir ont été déterminants au cours des négociations au regard du nombre élevés de tireurs de ficelles. Le silence de la communauté internationale qui s'apparente à une sorte de complicité, justifie la présence d'autres alliés et peut-être initiateurs de la guerre, les alliés pléniers dont la face est occultée par les alliés apparents (qui apparaissent). » (p.256) De 1998 à 2003, guerroyer pour accéder au pouvoir, s'enrichir sans cause et servir les intérêts des alliés pléniers a été la préoccupation majeure de tous les belligérants sous couvert du prétexte fallacieux de l'instauration de la démocratie.
A l'issue de son étude méthodique, le Groupe Justice et Libération tire cette conclusion: « Les vrais alliés des rebelles (Congolais) ne sont pas le Rwanda et l'Ouganda, mais les puissances occidentales et les lobbys financiers qui les ont soutenus, encouragés, défendus et aidés à occulter les abus sur lesquels on se refuse toujours à faire la lumière. » (p.259)
Et la société civile congolaise dans tout ça? Elle a cherché a avoir sa part de gâteau en se politisant. « Certains de ses acteurs ont parfois offert aux politiques des occasions en or pour les soudoyer sans remords. Pour mieux négocier, chaque belligérant avait sa société civile. Les coups bas croisaient les coups de poing, le double-face rivalisait avec la corruption, le goût du sensationnel et l'enrichissement sans cause, jusqu'au sein des confessions religieuses, caractérisèrent le comportement dont on attendait qu'ils civilisent un conflit barbare. » (p.263) Bref, elle n' a pas assumer sa responsabilité. « La société civile n'a pas même pu obtenir, ne fût-ce que sur le plan du principe, l'érection d'un monument pour les victimes de la guerre ou encore le dédommagement des populations innocentes. » (Ibidem)

L'actualité du livre et les questions qu'il soulève

A ce point nommé, Guerre et Droits de l'homme en République Démocratique du Congo. Regard du Groupe Justice et Libération est d'un apport certain. Il contient des noms pouvant être transcrits demain sur un monument érigé en mémoire de nos victimes. Il contient aussi les noms des responsables de cette tragédie à qui les comptes seront un jour demandés. Donc, ce livre mérite d'être lu et gardé comme livre de chevet. C'est d'un. De deux, ce livre est d'une actualité insolente. Ses dernières phrases confirment la régression que connaît la scène « de la politicaille congolaise » actuellement. Ce livre est prophétique!
Dirigé par les ex-seigneurs de guerre dont certains ont des origines douteuses, le Congo est loin d'avoir amorcé la transition démocratique. Pourquoi? « La guerre n'apporte jamais la démocratie et un guerrier restera toujours un cas. Arrivé au pouvoir par la force, le guerrier relativise souvent le sens du consensus et l'importance de légitimer son pouvoir par une adhésion politique populaire. La logique de l'exercice du pouvoir par la force le tentera toujours et dans bien des cas, il n'attendra la force pour déguerpir. » (p.268) Est-ce un coup de force que prône Jean-Pierre Badidike et ses amis pour que renaisse un autre Congo. Non.
Pour eux, « ceux qui aspirent à gérer le peuple devraient non seulement signer une charte de bonne foi pour respecter les droits de l'homme, mais aussi acquérir une formation adéquate en la matière, notamment sur les conventions de Genève. Cette formation devrait être complétée par un survol des notions élémentaires de mathématiques et de logique, en tant que sciences empirico-formelles, pour aiguiser leur capacité d'abstraction. » (p.268) Donc, le Groupe Justice et Libération propose « la démocratie capacitaire » comme moyen pour l'avènement d'une paix durable.
Ce qui soulève certaines questions. Nous allons en poser quelques-unes. « La démocratie capacitaire » ne devrait-elle concerner que « ceux qui aspirent à gérer le peuple » ou toute la société? N'est-ce pas toute la société qui doit être constamment capacitée? Comment faudra-t-il procéder? En passant par l'école classique? Par l'alphabétisation fonctionnelle ou par les réseaux transfrontaliers des ascètes du provisoire?Dans un pays aux infrastructures éducationnelles détruites par plus de quarante ans de pouvoir tyrannique, par où faut-il commencer? Comment faire pour maîtriser les alliés pléniers dans un monde où la justice internationale met au pas « les vaincus »?
« La démocratie capacitaire » ne pourrait-elle pas être incluse dans une démocratie d'interaction ? C'est-à-dire dans ces nouvelles formes de démocratie assumées à travers une interactivité permanente entre les gouvernants et les gouvernés? Comment nos populations peuvent-elles capitaliser leurs refus, leurs aspirations et leurs espoirs à travers des luttes où la résistance aux anti-valeurs génératrices de la mort en fait un peuple uni et debout pour les valeurs de la vie?
Ce terrain de nos luttes quotidiennes trouve un début de réponse dans ce grand livre et nous appelle à plus de recherches et d'apprentissage en commun dans des tiers-lieux existants et à inventer.

Jean-Pierre Mbelu

 
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