Ceux et celles d’entre nous qui suivent l’évolution de la politique française au quotidien savent qu’il est difficile de se fier aux déclarations officielles de Nicolas Sarkozy sans répondre, avec Alain Badiou, à cette question: « De quoi Sarkozy est-il le nom? »
« De quoi Sarkozy est-il le nom? »
En effet, dans un livre petite intitulé ‘De quoi Sarkozy est-il le nom?’, Alain Badiou note: « L’ Occident veut interdire l’apparition, où que ce soit, de ce qui lui fait réellement peur: un pôle de puissance hétérogène à sa domination, un « Etat voyou », comme dirait Bush, qui aurait les moyens de se mesurer aux actuelles « démocraties » triomphantes, sans aucunement partager leur vision du monde, et ne serait pas prêt à s’attabler avec elles pour partager les délices du marché mondial et du nombre électoral. » (p. 17) Et il ajoute: « L’ Occident ne vaincra pas, il ne pourra que retarder cet événement par des guerres externes et des terrorismes internes de plus en plus sauvages. Car à l’intérieur aussi, hélas, il y a des voyous! Ceux qu’un ministre socialiste appelait des « sauvageons », et que Sarkozy traitait de « racaille ». L’alliance à venir des Etats voyous de l’extérieur et des voyous de l’intérieur, voilà de quoi faire peur! Voilà le profil possible de la création d’une Grande peur. » (Ibidem)
Et Nicolas Sarkozy est le nom de cette peur et de la désorientation des « voyous » de l’extérieur et de l’intérieur. Son discours prononcé à Dakar le 26 juillet 2007 comme la rentrée de la France dans l’OTAN en témoignent.
En accordant une interview aux journaux congolais sur « son plan » (Le Potentiel, le Phare, l’Avenir), Nicolas Sarkozy avoue « son amitié » pour le Congo et son refus du démembrement de ce pays. Mais comme nos journalistes, Sarkozy touche à la question de « la télécratie » congolaise en y apportant une réponse hypocrite: « Le Président Kabila dit que tout se décide à partir du Congo ». Réponse que nos journalistes n’ont pas remise en cause tout en sachant que le Congo est dirigé de l’extérieur!
Nos journalistes, habitués aux questions classiques, n’ont pas su partir des questions internes à la France pour poser le problème éternel de l’asymétrie dans les rapports entre l’Occident et l’Afrique.
Pourquoi la France en proie à des marches à répétition ne sollicite-t-elle pas les conseils des gouvernants congolais? Pourquoi le contraire demeure-t-il la règle? Voilà des questions « saugrenues » qui pourrait amuser « les bien pensants ». Et pourtant, il nous semble essentielle et trahissent le niveau très avance de l’extraversion du pouvoir politique congolais. Et dans l’entre-temps, à en croire Jeune Afrique, « plusieurs groupes de travail mixtes Elysée-Quai d’Orsay (mines, agriculture, énergie, FDLR...) se réunissent régulièrement afin d’élaborer une proposition d’ensemble que Nicolas Sarkozy devrait rendre publique à la fin mars, à Kinshasa, après qu’elle aura été acceptée par les deux parties, et dans le cadre solennel d’un sommet des dix chefs d’Etat de la Ceeac (Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale) que Sarkozy a demandé à Kabila de réunir chez lui pour l’occasion. » (F. SOUDAN, Que cherche Sarkozy, dans Jeune Afrique N° 2507 du 25 au 31 janvier 2009, p. 41)
Nicolas Sarkozy n’ a pas renoncé à sa dot congolaise pour son mariage avec le Rwanda. Ses déclarations officielles n’ont rien à voir avec la situation réelle du Congo. Est-ce un hasard que le Rwanda et l’Ouganda ne veulent plus partir officiellement de chez nous?
La situation actuelle de notre pays
Selon certaines sources étudiant le retour officiel de l’Ouganda et du Rwanda au Congo à travers deux coalitions armées, ces deux pays ont décidé d’étendre leur zone d’influence au-delà de leurs limites géographiques. Ils tiennent à recréer des espaces pour leur économie (de prédation) et leurs populations. Faute d’une armée républicaine, le Congo subit cette situation. L’implication de la communauté dite internationale dans la quête d’une issue viable aux questions récurrentes de sécurité dans notre pays est loin de produire des fruits satisfaisants.
Dans une interview accordée au journal Le Potentiel, Philippe Biyoya arrive à dire, avec des mots très simples, en remontant le cours de notre histoire, que cette fameuse communauté internationale n’a jamais contribué aux efforts d’autodétermination de notre pays. Malheureusement, ne relisant pas beaucoup notre histoire, nous pensons en une conversion possible de cette communauté dite internationale en une ONG charitable! Une illusion fondée sur une naïveté inqualifiable!
Certains d’entre nous, habitués aux analyses superficielles et rapides, se limitent aux épiphénomènes.
Dans l’analyse de la situation actuelle de notre pays, ils se limitent au désir de puissance de l’Ouganda et du Rwanda, en négligeant tout le pouvoir financier qui utilise Kagame et Museveni pour maintenir le Congo dans la posture d’un Etat faible, exploitable à souhait.
Dans ce contexte, rappeler le principe constitutionnel selon lequel le Congo est un Etat souverain. Que sa souveraineté appartient au peuple qui l’exerce de manière directe ou par ses représentants ne nous avance pas beaucoup. Il faut aussi poser la question de la qualité de la représentation et des lieux de l’exercice de cette représentation.
Quand nous parlons du peuple congolais aujourd’hui, nous avons tendance à en faire un bloc monolithique dont la vie politique se réduit à celle des gouvernants actuels. Sa représentation serait limitée aux parlementaires et aux gouvernants issus des élections de 2006. Donc, notre vision de la représentation est limitée à la représentation procédurale, c’est-à-dire, celle issue des procédures électorales. Ce réductionnisme se comprend dans un contexte d’une politisation à outrance de la vie sociale ou plutôt d’une prise en otage de l’espace vital congolais par un groupe de « politicailleurs » au passé sulfureux. Cette politisation à outrance de la vie sociale fait fi des autres représentations fonctionnelles, d’autres corps intermédiaires tels que les syndicats, les organisations de la société civile, les cours et les tribunaux, les organisations de la diaspora, etc. La prise en otage de ces corps intermédiaires par « les politicailleurs » restreint l’espace de l’épanouissement d’une démocratie digne de ce nom.
Pour dire les choses simplement, l’espace de « la politicaille » a réduit à ses dimensions les espaces culturel, spirituel, économique, religieux et éthique congolais et a incapacité un grand nombre d’acteurs qui y opèrent. Du point de vue de l’ordre du discours, tout ce qui sort du langage convenu est suspect. L’autocensure à laquelle se livrent les acteurs de ces autres espaces vitaux relève d’un esclavage voulu et/ou inconscient.
Le peuple congolais est un et multiple
Heureusement, l’expérience de notre marche historique nous prouve, à plusieurs reprises, que le peuple congolais est un et multiple. Qu’il déborde l’espace géographique congolais et organise sa représentation fonctionnelle (informelle), tant soit peu, efficacement. Ici, il faut faire très attention: le danger du monolithisme demeure. (Le discours convenu selon lequel les Congolais ne sont pas organisé cache mal l’intention de ceux qui veulent à tout prix contrôler les organisations des Congolais, les structurer pour les téléguider.)
Il vient, ce peuple, à travers sa jeunesse née en France, de forcer Nicolas Sarkozy, à revenir (stratégiquement sans convaincre) sur son plan pour le Congo. Il y a quelques semaines, ses fils et filles ont, à Liverpool, convaincu leurs partenaires anglais, que leur patrie-mère connaît, depuis 1996, un holocauste qui ne dit pas son nom. Hier, le 16 février, ils ont célébré à Kinshasa et à Bruxelles (en interconnexion entre le Collectif du 16 février et Epiphanie) les martyrs de la Conférence Nationale Souveraine. Les exemples de ces représentations fonctionnelles peuvent être multipliés. Ceux qui ne les connaissent pas approchent tous les Congolais et toutes les Congolaises sous le prisme de « BMW ». Ceux à qui ces représentations échappent et qui ont peur que le Congo ne soit plus sous leur botte livrent une guerre psychologique sans pareille aux fils et filles de notre peuple en répétant à leurs disciples: « Les Congolais ne sont pas organisés. » Ils font comme si, les Congolais, après avoir longtemps crié sur les toits pour communiquer au monde ce qu’ils font n’étaient pas capables de changer de stratégie, de changer de fréquence!
A travers « les Congolais ne sont pas organisés », il y a une inquiétude à lire: « Nous ne savons plus ce que les Congolais font et nos supplétifs et « collabos » sont de plus en plus minorés. » Telle est l’une des lectures possibles de ces attaques en règle dirigées contre les filles et les fils de notre peuple.
Que Nicolas Sarkozy ait reculé, ne fût-ce que du point de vue du discours officiel (pouvant servir de somnifère pendant que Kagame et Museveni s’organisent pour rester ad vitam aeternam au Congo) après quelques deux jours de sit-in organisés par la jeunesse congolaise à l’Assemblée nationale française, cela prouve que le peuple est souverain à travers la façon dont il assume cette souveraineté, à travers le travail citoyen de souveraineté qu’il abat et non seulement à partir des principes constitutionnels.
Donc, la souveraineté n’est pas qu’un principe. Il est dans les actes concrets que « le souverain réel pose ». En d’autre termes, le mot peuple a une densité politique inconnue de ceux qui assimilent « peuple » à populations amorphes. Le peuple né quand, ces populations, à travers ses représentations procédurales et fonctionnelles inventent des espaces de liberté et de bonheur partagé. Qui dit peuple dit peuple debout, luttant pour la conquête et la reconquête de sa souveraineté contenue dans les textes fondateurs, conçus chez nous pour la consommation extérieure.
Si les Congolaises et les Congolais debout ont encore du travail à abattre, celui-ci consisterait:
1. à fermer les oreilles aux bruits des sirènes clamant notre désorganisation;
2. à se donner mutuellement du courage entendu « comme vertu qui se manifeste par l’endurance dans l’impossible » pour transformer ce dernier en impuissance;
3. à créer nos « Bolloré », c’est-à-dire nos hommes et femmes d’affaires, capables de peser de tout leur poids dans la création et la défense de nos intérêts économiques dans les rapports de force mondiaux;
4. à travailler davantage en synergie pour l’élargissement de l’espace démocratique et l’invention des institutions fortes;
5. à identifier d’autres « voyous » du Sud , de l’ Est, de l’Ouest et du Nord pour un travail de métissage permanent.
Ici la main tendue de la Bolivie ou du Venezuela à la Russie et leur insertion dans le Réseau asiatique de sécurité énergétique ou une coopération intelligente avec l’Organisation de la coopération de Shanghai seraient des voies à exploiter par des représentations procédurales et fonctionnelles congolaises soucieuses de rompre avec une « télécratie » avilissante. La multipolarité pourrait rendre le monde plus habitable.
Jean-Pierre Mbelu