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En 1901, le secrétaire d’Etat de l’EIC à Bruxelles (le baron van Eetvelde, qui jouait en quelque sorte le rôle de « premier ministre » du Congo de Léopold II) écrivit au gouverneur général Wahis que « l’ingérence de la justice dans les territoires en guerre devait cesser». Léopold II avait été contraint par son rôle de souverain philanthrope et éclairé de créer dans l’EIC un appareil judiciaire, mais il se méfiait de ses propres magistrats, gens sur qui il avait beaucoup moins de prise que sur les militaires et qui avaient parfois tendance à se comporter en «gêneurs » (c’est-à-dire à prendre au sérieux les droits des populations indigènes). Les «territoires en guerre» dont question, ce sont ceux qui étaient à l’époque soumis au terrible régime du « caoutchouc rouge » et aux incursions militaires destinées à mettre à la raison les populations qui regimbaient à l’impôt, c’est-à-dire au travail forcé. «Caoutchouc rouge» Formellement, les lieux qui formaient le théâtre d’activité des compagnies caoutchoutières n’étaient pas une région en guerre, mais les agents sur place la considéraient comme telle. La raison en est évidente : dans une zone en guerre, il n’y a pas, ou en tous cas il y a moins de lois.
Léopold II a visiblement des disciples dans l’Est du Congo, car, là aussi, la situation de guerre couvre une situation d’exploitation et d’esclavage. La recette de base est la même que celle du roi barbu : créer une ambiance d’insécurité et de terreur par des exactions (hier, les massacres et les mains coupées ; aujourd’hui, les viols et les tortures stérilisantes et mutilantes) pour obtenir de la population du travail gratuit qui s’apparente à l’esclavage pur et simple. Seule la matière exploitée à changé. Ce n’est plus de caoutchouc qu’il s’agit, mais bien de minéraux : coltan, étain, tungstène… Du coup, le mot «guerre» connaît de curieuses extensions et déviations de son sens. Pour tout le monde, la première idée qui vient à l’esprit en entendant ce mot, ce sont des hommes armés et en uniforme, qui se battent et s’entretuent. Et, classiquement, l’intensité d’une guerre se mesure alors au nombre de morts, à l’intensité de la canonnade, voire au nombre de projectiles en tous genre déversés sur les lignes ennemies. Plus d’un observateur, notamment les ONG présentes à proximité, ont fait remarquer à plusieurs reprises que la guerre de l’Est du Congo ne devrait pas s’apprécier suivant des paramètres de ce genre, élaborés à partir des guerres européennes du XXè siècle, où l’armée ennemie était la cible principale, mais qu’il faudrait plutôt mesurer cette intensité au nombre, à la fréquence et à l’intensité des maux infligés aux civils, en particulier aux femmes, le viol étant la principale arme de cette guerre. En effet, il est pour le moins curieux de voir cette réalité (civil= cible, viol= arme), reconnue presque universellement, demeurer sans conséquences dans l’appréciation de la sécurité, où l’on continue à compter en cadavres militaires et en obus. Reconnaître que les souffrances imposées aux civils sont la caractéristique de cette guerre, puis accepter que les observateurs chargés d’en apprécier l’intensité se comportent comme s’ils observaient la guerre de 40, c’est comme si, ayant verger plein de pommiers qui donnent des pommes qui, une fois mûres, sont d’un beau rouge vif, on engageait pour les cueillir uniquement des daltoniens ! Un motif économique Cette violence n’est cependant pas gratuite. Comme celle des sbires de Léopold II et des compagnies caoutchoutières elle a pour but de briser le moral des populations et de les rendre suffisamment « souples » pour accepter l’esclavage. On l’a dit dans différentes enceintes internationales : la guerre de l’Est a avant tout un motif économique. Ce n’est évidemment pas nouveau ! On pouvait déjà dire cela de la Guerre de Troie, qui a sans doute tenu beaucoup moins aux exploits de cuisse de la Belle Hélène qu’au contrôle de l’Hellespont. Mais lorsque l’on parle des motifs économiques d’une guerre, c’est en général pour évoquer ce que l’on compte faire, ensuite et la paix revenue, de la région conquise et de ses ressources. Par contre, dans la «guerre » léopoldienne comme dans l’actuelle guerre de l’Est, la guerre, c’est-à-dire la création d’une ambiance de terreur, fait partie intégrante de l’appareil de production, puisqu’elle sert à obtenir le travail gratuit d’une population d’esclaves. Et cela est fort inquiétant. C’est même lourd de menaces ! 1) On ne renonce pas volontiers à un avantage gratuit ou presque gratuit, comme le coût dérisoire de la main d’œuvre. Le seul dieu devant lequel un capitaliste se prosterne, c’est la rentabilité et tout ce qui diminue celle-ci est, à ses yeux, antiéconomique. Tout critiquables qu’ils soient déjà par leur côté attentatoire à la souveraineté de la RDC, des plans comme ceux de Cohen et de Sarkozy, qui visent à l’exploitation en commun des richesses « frontalières » par la RDC et le Rwanda, sont utopiques en ce sens qu’ils supposent que l’on acceptera de gaîté de cœur une augmentation du prix , par exemple, du coltan, du fait que son exploitation légale en temps de paix par des ouvriers même mal payés, grevée par quelques dépenses dans le domaine de la sécurité du travail, actuellement nulle, et soumise désormais à deux taxations au lieu d’une ! On considère que 80 % du coltan disponible est en Afrique et que 80 % des ressources africaines sont au Congo. Ce seraient donc quelques 64% du coltan disponible au monde qui verrait leur prix augmenter, ce qui signifierait une poussée à la hausse pour l’ensemble du marché de ce matériau. Histoire et la situation actuelle se rejoignent Quand la Belgique reprit le Congo en 1908, on se jura qu’on ne verrait plus jamais les horreurs du travail forcé et l’impôt en travail fut aboli. Toutefois les héritiers de Léopold II, c’est-à-dire les quelques grandes holdings belges qui eurent la haute main sur la colonie, s’arrangèrent pour y recourir quand même. On institua un impôt en argent, très difficile à se procurer pour les populations rurales, qui les contraignait à se mettre au service des grandes compagnies pour des salaires symboliques. On avait remplacé le « travail forcé » par le « travail pas tout à fait libre » mais le principal : le travail quasi-gratuit de l’esclave, persista longtemps après la reprise. On sait d’autre part que le Rwanda exporte très officiellement, au point que les choses figurent dans ses statistiques, des choses qu’il ne produit pas. Il faut préciser toutefois qu’il pourrait les produire, car beaucoup de gisement congolais se prolongent au-delà de la frontière. Mais sur so propre territoire, Kagame qui tient à son image de « good governance » et de « despote éclairé » serait obligé de fire les frais d’installations décentes, de salaires convenables etc… L’esclavage des Congolais coûte moins cher ! 2) Si la guerre est économique, les raisons « ethniques » mise en avant sont des leurres. Et il faut aller jusqu’au bout du raisonnement. Bien évidemment, le leurre ethnique le plus connu, ce sont les Banyamulenge et autres « Tutsi congolais » menacés par les FDLR et défendus par le CNDP. Mais il y en a d’autres ! Ainsi d’un thème que les commentateurs congolais ont utilisé à l’envi : le sabotage des FARDC par le RCD Goma et ses officiers infiltrés. Arrivées et départs de généraux ou de colonels sont alors expliqués à partir de l’hypothèse d’une conspiration ethnique « tutsi » ayant ses ramifications jusqu’à Kinshasa. Le tribalisme, quoique critiquable, a encore un côté noble car il signifie l’attachement aux intérêts d’une communauté et peut inspirer des gestes désintéressés. Il est malheureusement probable que l’on ne trouve ici que l’égoïsme le plus plat et l’attachement à sa propre poche. Car en même temps que le décompte des obus et autres paramètres façon « 40-45 » permet, en se focalisant sur les soldats, de négliger la VRAIE guerre, celle qui sert à réduire les civils en servitude, elle détourne aussi l’attention du fait que tout le monde se sert de ces esclaves. Les rapports de diverses organisations humanitaires sur ce que doivent subir les civils congolais de l’Est, et en particulier les femmes, sont le plus souvent lus et parfois rédigés- comme si l’on se proposait d’en faire des actes d’accusation contre telle partie en cause ou au contraire pour les rejeter dos à dos. On se soucie moins de l’impression globale, qui a pourtant le plus de chance d’être vraie car elle ne dépend pas d’une interprétation: tout le monde met la main à la pâte et, globalement, les hommes en uniforme, même s’ils se tirent parfois dessus, ne forment plus qu’une seule classe de bourgeois exploiteurs en kaki. On en arrive à se demander si, quand on se met à tirailler entre un groupe X de « patriotes congolais » et un groupe Y « milice pro-rwandaise » on ne se trouve pas en fait devant deux groupes de gangster se disputant un territoire de racket à la façon d’Al Capone, c’est-à-dire à la mitraillette. Ou, si l’on préfère, c’est un peu comme la guerre de Léopold II contre tippo-Tip! Généraux affairistes Les exploits des militaires congolais de haut grade, non pas sur le champ de bataille, mais sur le terrain plus fructueux des affaires, sont de notoriété publique. Il ne se passe pratiquement pas de semaine sans qu’il soit question dans les journaux congolais des 11 villas du général Machin, ou du lancement du dernier bateau de la flotte du colonel Chose. Et la chose est mise sur le compte des détournements de la solde des militaires, de l’argent de leur nourriture, etc… A voir l’ampleur du phénomène, toutefois, on peut douter ! Le détournement de tout le budget de la Défense suffirait-il à expliquer le train de vie des « généraux affairistes » ? Ne devrait-on pas chercher aussi ailleurs ? A cette lumière, l’obstination d’un certain nombre de hauts gradés à vouloir rester dans les régions frontalières, refusant jusqu’à l’indiscipline avérée toute autre affectation, apparaît sous un jour nouveau. A côté de l’ethnicisme et de la participation à un « noyautage pro-rwandais», on voit des préoccupations plus matérielles s’y faire jour. Il s’agit tout simplement de l’attachement à un terroir que l’en exploite, aux bénéfices que l’on en retire et à la guerre elle-même qui sert de paravent à l’un et à l’autre. Une fois obtenus les produits extraits par les esclaves, il faut en faire la contrebande pour les monnayer. Or, jusqu’ici, il n’a jamais été question d’autres filières que celles qui vont vers l’Est, au Rwanda et en Ouganda. Ce qui mène à la conclusion que non seulement on s’entend comme larrons en foires, toutes armées confondues, pour exploiter le civil, mais que ceux de ces larrons qui appartiennent aux FARDC ne peuvent tirer profit de leur trafic que par l’intermédiaire de ceux-là même qu’ils sont censés combattre. Et ici aussi on pourrait tirer un parallèle avec Léopold II. Lui aussi, pour assurer la rentabilité maximum du travail forcé, rémunérait mal ses agents, mais leur offrait d’intéressantes primes sur la production de caoutchouc, de manière à ce qu’ils stimulent au maximum la « productivité », obtenue dans les conditions que l’on sait. 3) La solidarité n’est pas un vain mot… quand il s’agit d’argent. Etant ainsi établi qu’un certain nombre d’affairistes en uniforme tirent le plus grand profit de la guerre telle qu’elle est : une guerre à la Léopold II qui est avant tout une affaire profitable, il devient évident qu’ils n’ont intérêt ni à quitter les lieux, ni à voir finir cette guerre. Et il n’est pas étonnant que Kinshasa ne les contrarie guère, sans qu’il faille pour cela en appeler à quelque mystérieuse conspiration. Les Congolais se sont laissé refiler sous le nom de « démocratie » une démocratie bourgeoise à la façon européenne, c’est-à-dire un pouvoir politique entièrement au service de l’argent. Et les différentes composantes de cette bourgeoisie, au stade actuel, ne se mangent pas encore entre elles. La bourgeoisie en cravate qui peuple les fauteuils des ministères et les bancs du Parlement n’agira pas contre la bourgeoisie en tenue de camouflage. Tous les exploiteurs sont frères et n’ont qu’un ennemi : l’esclave à qui, précisément, on fait la seule vraie guerre que l’on fasse à l’Est : celle de Léopold II. L’exemple vient d’ailleurs des grands frères des autres bourgeoisies du monde : les appels à une aide militaire ont eu pour seule réponse… une invitation à partager le gâteau avec les agresseurs. Autrement dit, on a rappelé à a bourgeoisie congolaise qu’on ne doit pas aller contre les intérêts de la bourgeoisie internationale, et que les intérêts du capital doivent toujours avoir priorité. Le Congo de Léopold II survit fort bien à ses cendres. Seule, la couleur des bourreaux a changé. Ludovic |