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Cinq questions et quelques vérités sur le conflit du Kivu Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

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1.- Que veut le Rwanda ?

À l’issue des deux guerres du Congo (1996/1997 et 1998-2002) le Rwanda est devenu la puissance incontournable de l’Afrique des Grands Lacs. Sans son accord il est impossible d’envisager une solution au conflit du Kivu. Depuis 1994, il poursuit deux objectifs avec obstination : placer au pouvoir à Kinshasa un allié stratégique et balkaniser le Congo en faisant basculer le Kivu dans sa zone d’influence.

La guerre dans l’Est de la RDC relancée en août 2008 par Laurent Nkunda sert cet objectif. La guerre s’autofinance par le pillage systématique des richesses naturelles du Kivu, sans que la « communauté internationale » ne s’en offusque vraiment.

Trois raisons expliquent l’impunité dont le Rwanda jouit dans sa politique de déstabilisation du Congo : son rôle de sous-traitant dans le transfert des ressources pillées au profit des consortiums occidentaux, les États-Unis se sentent toujours coupables de n’avoir pas cru au génocide des Tutsi en 1994, ni pu l’empêcher ; et enfin, le Rwanda sait se rendre utile : il est partie prenante à la « coalition des volontaires » ralliée à la guerre américaine en Irak ; il coopère à la lutte contre le terrorisme menée par les États-Unis en envoyant des soldats au Darfour. Peu importe alors que le Rwanda soutienne ou non Nkunda : il en a la légitimité car selon ses alliés (Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne) la RD Congo et la MONUC n’ont jamais rien tenté pour désarmer les génocidaires hutu Interahamwe (FDLR) réfugiés au Kivu.

2.- Quels sont les acteurs de la guerre ?

Le CNDP de Laurent Nkunda . Nkunda s’est proclamé le défenseur de sa communauté tutsi, Banyarwanda du Nord-Kivu, Banyamulenge du Sud-Kivu, qu’il estime menacée par la présence des FDLR dans la région. À cause de lui, jamais depuis 2002, le Kivu n’a connu la stabilité. La dernière offensive du CNDP, débutée en août 2008, est toujours en cours ; avec l’aide du Rwanda : un rapport d’experts de l’ONU (12/12/2008, à lire sur le site www.un.org ou encore http://daccessdds.un.org/) affirme avoir réuni des preuves de cette aide multiforme. Il apparaît évident que le mobile ethnique avancé par Nkunda pour justifier sa présence armée au Kivu n’est qu’un prétexte masquant la convoitise du Rwanda sur cette partie du Congo.

Les FDLR. La lutte du CNDP de Nkunda contre les FDLR est l’expression de la volonté de Kigali d’empêcher le réarmement et l’éventuel retour au pouvoir au Rwanda des 5000 à 6000 ex-Interahamwe que le Congo utilise, ainsi que le confirme le rapport d’experts de l’ONU du 12 décembre 2008, comme supplétifs de son armée (FARDC). Il est vrai que, malgré la conférence de Nairobi (novembre 2007) sur leur rapatriement au Rwanda et l’accord de paix de Goma (janvier 2008), la question des FDLR n’a pas été réglée.

Les FARDC. Depuis le début de la réouverture des hostilités, les forces armées congolaises (FARDC) ont connu déconvenues sur déconvenues. L’explication en est assez claire : ses unités sont issues du « brassage » des ex-milices armées qui dévastaient la région, intégrées au processus de paix de Sun City (17 décembre 2002). Ce « brassage » n’a, de fait, été qu’un simple démantèlement des divers groupes armés mais n’a pas donné naissance à une véritable armée nationale dont l’hétérogénéité est la caractéristique essentielle.

Les Maï-Maï . Ils représentent une nébuleuse de milices et de gangs ruraux appartenant à divers groupes ethniques autochtones (Nande, Hunde, Bembe), tous victimes d’une dynamique d’exclusion sociale. Dès mai 1997, inquiets de la mainmise des Tutsi sur les 2 Kivu, ils sont farouchement hostiles à cette présence qu’ils considèrent comme étrangère et prônent l’expulsion de tous les Tutsi. Évidemment opposés au CNDP de Laurent Nkunda ils affrontent aussi, parfois, les troupes régulières de la RDC.

La MONUC. Prisonnière de ce pandémonium, la Mission des Nations Unies pour le Congo a démontré son inefficacité à protéger les populations civiles. Plusieurs raisons à cette faillite : ses contingents sont hétéroclites, pour la plupart indiens et pakistanais qui ne s’entendent pas et coordonnent mal leurs efforts ; forte pourtant de 17 000 hommes, bientôt renforcés de 3 000 supplémentaires, seuls 800 sont opérationnels au Kivu (Goma) ; son équipement militaire est obsolète. L’implication avérée de plusieurs casques bleus dans des affaires de viols et de trafics de minerais ont achevé de discréditer la MONUC. À juste titre, les Congolais s’interrogent sur la nécessité de sa présence.

3.- Quelles sont les causes de la guerre ?

Une constante séculaire : les conflits entre communautés ont toujours été une résultante des problèmes liés au contrôle de la terre, aux appétits de pouvoir et d’argent. En faire des conflits ethniques, c’est ressortir la vulgate raciale de l’époque coloniale. La lutte pour la propriété foncière au Kivu, entre éleveurs Banyarwanda (Tutsi) et agriculteurs autochtones (Nande, Hunde, Bembe, Nyanga etc…) s’exacerbe toujours davantage en raison du déséquilibre démographique de la région : le Rwanda est exigu, très peuplé, dépourvu de richesses naturelles. Et sa démographie galopante explique ses visées hégémoniques sur le Kivu voisin, qu’il considère comme un lebensraum indispensable dont il pille les ressources minières.

Le pillage du Kivu . Pays-entrepôt, c’est par le Rwanda que transitent les minerais exploités illégalement au Kivu : son activité de sous-traitant au profit de consortiums occidentaux lui vaut une aide massive des institutions financières internationales, tels le FMI et la Banque mondiale qui financent plus de la moitié de son budget annuel. En agissant ainsi, les Occidentaux financent la guerre et les massacres, favorisent le trafic d’armes et contribuent à la criminalisation de l’État rwandais. Avant le traité de paix Rwanda/RDC (30 juillet 2002), l’armée rwandaise supervisait cette prédation systématique. Après son retrait du Kivu, le pillage a continué par l’intermédiaire de réseaux structurés et par milices interposées, notamment celle de Nkunda dont la présence empêche l’État congolais d’exercer son autorité sur la région. Le Rwanda conserve ainsi la mainmise sur les richesses de l’Est du Congo mais le coltan et la cassitérite du Kivu attirent d’autres prédateurs : les FDLR, pour la cassitérite du Sud-Kivu ; certains commandants des FARDC eux-mêmes, tel le colonel Samy Matumo qui exploite pour son compte la mine de cassitérite de Bisiye au Nord-Kivu, territoire de Walikale (cf. Lydia Polgreen,Congo’s Riches looted by Renegade Troops, New York Times, 15/11/2008, à lire sur le site
www.nytimes.com) ; des hommes d’affaires locaux soupçonnés de verser leur cotisation au CNDP de Nkunda comme une sorte d’impôt révolutionnaire à la congolaise, transporteurs, douaniers, s’enrichissent à partir de cette économie illégale et, au bout de la chaîne, des courtiers occidentaux qui en tirent le plus de profit.

La concurrence Occident/Chine . Il n’est pas indifférent de noter que la guerre du Kivu a été relancée alors que le gouvernement congolais cherche, en signant avec la Chine en septembre 2007 d’importants contrats miniers (au Katanga) et de coopération, à diversifier ses partenaires pour la reconstruction et le développement de la RDC. Les Occidentaux ont marqué leur mécontentement en refusant de reconsidérer la dette de la RDC auprès du FMI et craignent que la Chine en RDC ne vienne contrarier fortement leurs intérêts. Leur soutien traditionnel au Rwanda est plus que jamais d’actualité et pourquoi pas ? Une partition du Congo et un changement de pouvoir à Kinshasa ; en tout état de cause, l’exigence de Nkunda de voir remis en cause les contrats de coopération avec la Chine et son appel, début octobre, à renverser le gouvernement congolais ne doivent rien au hasard.

4.- Pourquoi la guerre paraît-elle sans fin ?

En premier lieu, à cause de la désorganisation de l’intervention de la « communauté internationale » . Les États-Unis sont aux abonnés absents. Les 27 membres de l’Union européenne sont incapables de parler d’une même voix, le Royaume-Uni et l’Allemagne s’opposant à la Belgique et à la France quand ces deux pays expriment leur souhait de voir l’Union européenne répondre favorablement à l’invitation du secrétaire général de l’ONU demandant l’envoi au Kivu d’une force européenne intermédiaire (« bridging force ») en attendant le déploiement de 3 000 casques bleus supplémentaires. Qui plus est, la France elle-même – qui préside le conseil européen jusqu’à fin décembre – paraît hésitante et contradictoire dans sa propre démarche. Le président français ne vient-il pas de se prononcer contre l’envoi de troupes européennes au Congo-Kinshasa (12 décembre) ? La France semble osciller entre un soutien à la RDC et des velléités fortes de rapprochement diplomatique avec le Rwanda.

En deuxième lieu, à cause de la fragilité de la démocratie congolaise et de la faiblesse de l’appareil d’État congolais . La reprise des hostilités et le drame qui s’ensuit pour les populations du Kivu doivent aussi à l’incapacité du président Kabila à remettre de l’ordre dans son pays et son armée. Rien n’a changé en RDC depuis son élection en 2006 : la corruption des élites est omniprésente et paralyse le développement du Congo ; les abus du régime dans la pratique du pouvoir (assassinats et emprisonnements d’opposants) sont dénoncés dans un récent rapport (25 novembre) – contesté par le gouvernement congolais – de l’ONG Human Rights Watch (
www.hrw.org). Quant à l’armée, la corruption endémique de son commandement explique aussi sa cuisante défaite au Kivu. L’armée est considérée, par ses officiers supérieurs, comme une pompe à finances : les détournements de soldes, de fournitures et de matériel militaires, de rations alimentaires destinées aux troupes sont fréquents et sont la cause du comportement indigne des FARDC au Kivu, réduites à vivre sur l’habitant mais qui sont aussi accusées de meurtres et de viols (rapport de Ban Ki-moon au Conseil de sécurité de l’ONU, rendu public le 24 novembre).

En troisième lieu, à cause de la gestion calamiteuse de la crise au Kivu , tant militaire que politique et diplomatique qui ruine la confiance internationale à l’égard de la RDC et à cause de l’absence d’amélioration tangible de la vie quotidienne des Congolais qui risque de saper les fondements fragiles de la récente démocratie congolaise : quel est l’état d’avancement des cinq chantiers (santé, eau, électricité, infrastructures, emploi) qui devaient marquer le quinquennat de Joseph Kabila ?

5.- Que faire ?

Négocier avec Nkunda ? Cela apparaît être une mission impossible tant les exigences de Nkunda sont irréalistes. Par exemple, vouloir étendre l’objet de la négociation en cours à Nairobi, sous la médiation d’Olesegun Obasanjo, envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU, à ce qu’il considère comme « des problèmes concernant tout le pays et pas seulement sur le conflit en cours… » va au-delà du mandat conféré par l’ONU à son médiateur. Comment le gouvernement congolais, issu des urnes aux termes d’un processus électoral démocratique, pourrait-il accepter les demandes de Nkunda concernant des amendements constitutionnels pour un changement de régime à Kinshasa ? Ces revendications fantaisistes ont conduit la mission Obasanjo à l’impasse, le 11 décembre. La mégalomanie de Nkunda – transmué chaque jour davantage en une sorte de Fitzcarraldo africain -, devient dangereuse au point que le chef rebelle semble de plus en plus échapper au contrôle de son mentor Kagamé. Ce n’est pas par la négociation que l’on résoudra le problème Nkunda.

Compter sur l’Angola ? C’est en tous cas ce que semble conseiller Nicolas Sarkozy qui souhaite envoyer au Kivu des troupes angolaises sous mandat de l’ONU : « est-ce qu’il ne vaut pas mieux faire appel d’abord à des forces régionales quasiment installées [sic] qu’ à des forces européennes ? » (déclaration du 12 décembre lors du sommet de l’Union européenne à Bruxelles). On ne sait pas si le président Dos Santos est au courant, ni si le Rwanda considèrera amicalement cette proposition française, propre à déchaîner une nouvelle guerre interétatique. L’Angola déjà sollicitée par le président Kabila, dans le cadre de la SADC, a jusqu’à présent refusé de s’engager autrement que diplomatiquement aux côtés de la RDC.

Négocier avec le Rwanda ? Sans doute est-ce avec le Rwanda qu’il faut envisager une solution à la crise. Les FARDC sont incapables avant longtemps de vaincre Nkunda, de même que celui-ci est incapable d’une « longue marche » sur Kinshasa. Les Occidentaux (États-Unis, Union européenne) ont trop d’intérêts égoïstes dans la région pour exiger du Rwanda qu’il abandonne ses tentations d’élargir son emprise territoriale au Nord-Kivu, de mettre fin au pillage du Kivu et qu’il fasse pression sur Nkunda afin qu’il dépose les armes, en échange de l’aide financière généreuse que lui dispense le FMI.

Les Africains ne doivent compter que sur eux-mêmes.

Il n’y a pas de solution au règlement rapide de ce conflit de 15 ans qui, d’enlisements en soubresauts, continuera longtemps encore avec son cortège d’exactions, de massacres et de viols qui secoueront itérativement la « communauté internationale » de spasmes humanitaires, sans autres conséquences. Les Africains ne doivent compter que sur eux-mêmes.

La paix revenue, il leur faudra penser à prendre des initiatives novatrices, à inventer un nouveau vécu régional dont la RDC et le Rwanda ont la responsabilité historique : que ces deux pays dépassent leur antagonisme et réfléchissent ensemble à une recomposition concertée et globale de la région des Grands Lacs « qu’il s’agisse des flux de population, de l’essor économique, de la sécurité, de la gestion des environnements et d’une pratique démocratique réelle » (Jean-Pierre Chrétien, L’Afrique des Grands Lacs, rééd. Champs/Flammarion, 2003, 411 p.). Le cadre institutionnel de ce « marché commun des Grands Lacs », qui ouvrira les frontières des Etats sans pour autant les redessiner, reste à trouver mais l’union pour les pays des Grands Lacs est une urgence. À défaut, ils connaîtront longtemps encore le chaos, la misère et la dépendance à l’égard de l’Occident, tellement responsable des catastrophes africaines.

Alain Bischoff*

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