|
Deux années après l’élection controversée de Joseph Kabila à la tête de la RD Congo, on assiste à une grave crise de confiance entre le Pouvoir et les Citoyens. Une crise de confiance qui découle essentiellement de la difficulté à identifier le «capitaine» se trouvant à la barre du navire Congo-Kinshasa. Et pour cause, le pays n’est ni gouverné ni administré. Au Nord-Kivu, après avoir infligé à l’armée nationale (FARDC) une humiliante défaite, le CNDP (Congrès national pour la défense du peuple) de Laurent Nkunda Mihigo occupe un espace territorial égal à deux fois la superficie de la Belgique. Un territoire riche en minerais. Dans la Province Orientale, le rebelle ougandais Joseph Kony a pris le contrôle d’une portion de cette région qui s’étire de la frontière soudanaise à la frontière avec la République Centrafricaine. A Kinshasa, personne ne bronche. Il n’y a pas l’ombre d’un représentant de la puissance publique dans le coin. La population de ces contrées est abandonnée à son triste sort. Rares sont les Congolais qui sont fiers de leurs dirigeants «démocratiquement» élus. Questions : Où est passé l’Etat ? Qui exerce l’effectivité du pouvoir d’Etat en RD Congo ? Est-ce Joseph Kabila ? Est-ce le secrétaire exécutif du parti présidentiel, le PPRD Augustin Katumba Mwanke ? Est-ce Mama Sifa Mahanya, la mère putative du «raïs» ? Est-ce Janet Kabila ? Est-ce l’inspecteur général de la police nationale John Numbi Banza ? Sans oublier Didier Kazadi Nyembwe. Une chose paraît sûre : le Congo-Kinshasa est, depuis deux ans, mis en coupe réglée par une oligarchie maffieuse dans laquelle se retrouverait tout ce beau monde.
Une anecdote symptomatique se raconte dans les cercles fermés du pouvoir kabiliste. Il semble bien que Joseph Kabila avait pris la résolution de nommer l’actuel président de l’Assemblée nationale au poste de Premier ministre. Selon des sources bien informées, Vital Kamerhe – c’est de lui qu’il s’agit – aurait exigé d’avoir un droit de regard sur la Banque centrale du Congo (BCC). Il aurait également demandé d’avoir un «avis délibératif» sur des nominations à certains grands corps de l’Etat et autres entreprises publiques. Ces exigences auraient été perçues comme une «tentative d’agression» par les membres influents de l’entourage présidentiel. Une tentative de remettre en cause des privilèges des membres d’une nomenklatura corrompue en passe de devenir un danger pour la collectivité. C’est un secret de polichinelle que d’affirmer que la BCC sert de «pompe à fric» pour les bonzes du régime. Certains pourraient objecter, à raison d’ailleurs, que la situation stigmatisée n’était pas différente sous le régime de Mobutu Sese Seko. Sans doute. Il reste qu’une révolution ne suppose rien d’autre qu’un changement qualitatif.
Plus de vingt-quatre mois après la tenue de l’élection présidentielle de 2006, la situation générale du pays paraît sans issue. Bloquée. Sur le plan politique, le pays n’est pas géré. L’unanimisme paraît de retour comme à l’époque du MPR Parti-Etat. Pas de salut en dehors du parti présidentiel ! L’Etat de droit et le pluralisme idéologique restent un mirage. Les médias d’Etat sont confisqués au service du parti dominant. Le pouvoir se maintient par la terreur exercée au quotidien sur la population par des miliciens pro-kabila appelés pompeusement «Gardes républicaines» et autres «services spéciaux de la police». La vie parlementaire se limite à quelques interpellations des membres du gouvernement. Des interpellations non sanctionnées par des motions de censure. En cause, la gestion, le contrôle et la sanction sont exercés par le détenteur apparent du pouvoir, en l’occurrence le chef de l’Etat. La RD Congo est devenue un vaste royaume de l’impunité. L’appareil judiciaire reste inféodé à la Présidence de la République. L’opposition est muselée et intimidée. «L’artisan de la paix» Joseph Kabila a, à plusieurs reprises, retrouvé ses réflexes de chef de guerre. Le double massacre des adeptes du mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo en témoigne. Le rapport publié récemment par l’Ong américaine Human Right Watch est accablant.
Au plan social, le chômage atteint des chiffres records. Par ailleurs, aucune promesse faite lors de la campagne électorale n’a été tenue. Bien au contraire. Les fameux «Cinq chantiers» n’étaient qu’un fallacieux slogan de campagne. A quelques quatre mois du mi-mandat, Joseph paraît incapable de chiffrer le coût de ce «projet pharaonique» et surtout de dire d’où viendra le financement nécessaire. Les contrats chinois ? Allons donc. La population attend désespérément que les gouvernants en place daignent enfin s’occuper de la satisfaction de ses besoins essentiels. L’accès à l’eau et à l’électricité constitue un grand luxe.
Au plan sécuritaire et militaire, les Congolais ont été mortifiés par des images d’une armée nationale en déroute au Nord-Kivu. «Nous n’avons pas mangé depuis trois jours», clamait un jeune soldat loyaliste devant les cameras de télévision. Les mêmes cameras ont montré des combattants du CNDP bien équipés. Bien habillés. Bien commandés. Le quotidien français «Le Monde» publiait récemment la photo d’un militaire congolais occupé à croquer à belles dents un morceau de canne à sucre. Pendant ce temps, des rations destinées à l’armée se vendaient au marché de Kisangani. On attend toujours de connaître le résultat de l’enquête qui n’a pas manqué d’être ouverte et surtout la détermination des responsabilités. La réalité est là : la RD Congo ne dispose même pas d’une armée de 20.000 hommes capables de garantir l’intégrité du territoire et d’assurer la défense des frontières nationales. Et pourtant Joseph Kabila exerce la magistrature dans ce pays depuis huit ans.
S’agissant de la situation économique, les investisseurs sérieux continuent à bouder l’ex-Zaïre à cause notamment de l’insécurité juridique et judiciaire. Plusieurs entreprises minières ont fermé leurs portes au Katanga suite à la chute des cours des métaux. Kabila a avoué son impuissance en constatant que « la crise économique mondiale allait rendre l’économie» de la RD Congo «plus vulnérable et aurait une incidence négative sur le programme de reconstruction». Adieu donc les Cinq chantiers.
A Nairobi, les représentants du gouvernement congolais et ceux du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) ont entamé des négociations politiques qui font craindre à nombre de démocrates congolais le retour lent mais sûr vers un «Sun City II». Autrement dit, la logique du partage de pouvoir entre les autorités de Kinshasa et le mouvement rebelle de Laurent Nkunda Mihigo. Cette perspective est redoutée également - pour des raisons plus prosaïques – par le Commissaire européen aux Affaires humanitaires Louis Michel. Celui-ci a entraîné l’Union européenne dans un soutien aveugle en faveur de Joseph. Celui-ci se révèle aujourd’hui un dirigeant imprévisible. Une sorte de pompier-pyromane. Questions : Joseph Kabila dispose-t-il des ressources morales et intellectuelles pour offrir un avenir aux 60 millions des Congolais ? Comment compte-t-il rétablir la paix civile, la cohésion nationale et la relance économique quand on sait que plusieurs milices opérant au Kivu bénéficieraient de l’aide gouvernementale pendant que les forces nkudistes, elles, sont soutenues par le régime de Kigali ?
A Kinshasa, le «raïs» congolais s’est adressé, samedi 13 décembre, aux deux Chambres du Parlement réunies en Congrès. L’allocution était attendue par une population fatiguée par l’incertitude ambiante. Au total, il n’y a eu aucune annonce forte. Le «président élu» n’a proposé aucun plan de sortie de crise aussi bien à l’Est qu’au Nord où les troupes ougandaises et soudanaises ont été autorisées à traquer les rebelles de NRA sur le sol congolais. Au risque d’exposer la vie des citoyens congolais. Un cas sans précédent. Dans son allocution, Kabila s’est contenté de constater le «moment douloureux » que traverse le pays en laissant entendre qu’il multipliait des «actions politiques et diplomatiques pour mettre fin à la guerre et à la misère». Des propos d’une banalité déconcertante.
La fin de la législature en cours - à savoir 2011- devient longue. Très longue, face à l’échec des gouvernants en place. Pour sortir de l’impasse, il paraît impérieux de revenir devant le souverain primaire. Oui ! Pour conjurer le chaos et l’anarchie qui pointent à l’horizon, l’organisation, en 2009, des élections présidentielle et législatives devient plus que jamais une urgence nationale pour sauver ce qui reste à sauver. Des élections devant être entourées d’un maximum de garanties de transparence et de liberté tant pour les acteurs politiques que pour les électeurs. Tous les Congolais devraient voter y compris ceux de la diaspora. Qui pourrait financer ces consultations politiques ? Une suscription nationale devrait être lancée à cet effet pour permettre aux Congolais de se réapproprier leur destin en finançant l’organisation de ces scrutins. Il revient au monde associatif ainsi qu’aux confessions religieuses d’approfondir la matérialisation de cette idée. Le débat est ouvert ! B. Amba Wetshi |