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Quelle solution au conflit du Kivu ? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

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L’offensive du CNDP de Laurent Nkunda – débutée le 28 août et intense depuis la deuxième semaine d’octobre – enflamme l’Est du Congo, le Nord-Kivu, en réalité deux territoires pour l’essentiel (ceux du Masisi et du Rutshuru) sur les cinq que comprend la province. Toutefois l’armée régulière congolaise est en capilotade et la MONUC, chaque jour, administre la preuve de son inefficacité. Le risque est donc grand de voir le CNDP contrôler à court terme un territoire d’un seul tenant, beaucoup plus étendu, qui lui permettrait, d’Ouest en Est, de relier son bastion traditionnel du Masisi à la frontière rwandaise (poste frontière de Bunangana-Jomba), et du Nord au Sud, d’avoir la mainmise sur les voies de communication conduisant de Goma à la ville de Kanyabayonga, (en limite des territoires du Rutshuru et de Lubero) grâce à la prise des villes de Rutshuru, Nyanzale, Kikuku et Rumangabo. De quoi mettre en place l’administration d’un « Tutsiland » et de là, commencer à donner une réalité à sa volonté affichée de « libérer le peuple du Congo » en renversant le gouvernement de Kinshasa.

Le projet de Laurent Nkunda, pour démesuré qu’il soit en considération de l’audience réelle du personnage en RDC, ne répond pas moins à deux objectifs, jamais abandonnés par le Rwanda depuis le déclenchement de la 1ère guerre du Congo : l’installation à Kinshasa d’un allié stratégique et la balkanisation du Congo.

Avec la prise de contrôle des provinces orientales de la RDC par les alliés rwandais, ougandais et burundais de Laurent-Désiré Kabila, la 1ère guerre du Congo (1996/1997) eut pour conséquence d’orienter l’essentiel des activités économiques du Kivu et de l’Ituri vers l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Aujourd’hui, derrière les ambitions de Nkunda –qui se résument pour l’essentiel à la sécurisation des communautés tutsi de la région, Banyarwanda du Nord-Kivu et Banyamulenge du Sud-Kivu dont Nkunda se dit le porte-drapeau et le défenseur, à l’affirmation d’un droit au retour pour les Tutsi congolais réfugiés depuis 1994 dans des camps au Rwanda, à l’exigence de la construction d’une armée nationale républicaine et à la mise en place d’un système politique fédéral pour la RDC – se profilent l’animosité et les tensions entre le Congo et le Rwanda à propos du Kivu.

Le Kivu, terre d’accueil pour les populations rwandophones, Hutu et Tutsi, soumises à une forte pression démographique dans leurs territoires d’origine, gorgé de richesses minières, qui regarde à l’Est davantage que vers Kinshasa ; culturellement depuis toujours car il appartient à cette région d’Afrique centrale que les Allemands appelaient le Zwischenseengebiet, le « territoire d’entre les lacs » de la Deutsch-Ostafrika de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème, dont le Rwanda faisait partie. Economiquement, en conséquence de la 1ère guerre du Congo qui eut pour résultat de rendre le commerce des ressources minières dépendant des économies des pays alliés de L-D Kabila et de modifier grandement les échanges commerciaux frontaliers. Les populations du Kivu devinrent tributaires des marchés internes du Rwanda et du Burundi pour leur approvisionnement en denrées alimentaires et en articles manufacturés de première nécessité. Le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi se ruèrent sur l’exploitation des ressources minières et forestières du Kivu, s’organisant en comptoirs obligés de transit pour leur exportation. En l’absence de voies de communication terrestre en bon état, le secteur du transport aérien et maritime prédominait. Apparurent alors, en concurrence avec la (aujourd’hui) défunte compagnie belge Sabena, des sociétés aériennes de droit rwandais et ougandais spécialisées dans le frêt, opérant avec des avions Iliouchine ou Antonov à partir des aéroports rwandais et ougandais, des sociétés de transport maritime filiales du groupe français Bolloré, toutes formellement impliquées dans la route du colombo-tantalite (coltan). Le Rwanda exerce sa fonction d’intermédiaire, de sous-traitant au profit d’autres acteurs internationaux. Il apparaît que le coltan transite par le Rwanda vers l’Europe, la Belgique surtout, le Kazakhstan ou encore l’Asie (Thaïlande, Japon). De là, le coltan est renvoyé vers les raffineurs occidentaux dont les plus importants sont l’entreprise allemande H.C. Starck (une division du groupe Bayer AG) et l’américaine Cabot Corp. qui raffinent à elles deux entre 75 et 85% du tantale mondial.

Pays entrepôt par lequel transite les minerais exploités au Kivu, le Rwanda considère cette région comme une zone naturelle d’expansion économique et souhaite l’intégrer à sa zone d’influence. Depuis la 2ème guerre du Congo (1998-2002) et l’accord de paix signé le 30 juillet 2002 entre le Rwanda et la RDC, l’ APR (armée rwandaise) dut abandonner le Kivu et arrêter de superviser le pillage des ressources naturelles qui cependant s’est poursuivi depuis par l’intermédiaire de réseaux de clientèles fidèles, trafiquants et intermédiaires, bandes armées, chefs de guerre et politiciens, dont la loyauté à l’égard du Rwanda repose autant sur les promesses de soutien politique et militaire que sur le partage des ressources minières. La milice de Nkunda, le CNDP, est le dernier et le plus dangereux avatar de ces ramassis de criminels, de tueurs, de soudards transfrontaliers, d’enfants-soldats enrôlés de force. C’est grâce à l’instabilité, à la terreur, entretenues dans la région par Laurent Nkunda que le Rwanda empêche l’État congolais d’exercer son autorité régalienne sur sa province de l’Est et peut se permettre d’espérer la réussite de ses visées hégémoniques sur le Kivu.

L’intégration de facto du Kivu dans la zone économique du Rwanda.

La partition de fait du territoire de la RDC que les succès du CNDP conforte encore davantage, est venue renforcer le caractère extraverti de l’économie du Kivu. Compte tenu de la mainmise du Rwanda sur l’économie locale on ne peut que constater, d’ores et déjà, l’intégration de facto du Kivu dans la zone économique du Rwanda. Cette intégration est d’autant plus accentuée que les déplacements des biens et des personnes ont cessé avec Kinshasa, de même qu’a cessé la mobilité des flux financiers compliquée encore par le manque de numéraire susceptible de favoriser et de faciliter les échanges au niveau local. Il ne reste plus au Rwanda que d’achever le travail entrepris depuis 10 ans : faire du Kivu une entité en totale dépendance administrative. Dans cette perspective, Nkunda installe petit à petit dans les zones qu’il contrôle une administration, une police qui se substituent à celles de la RDC, comme à Rutshuru (75 km au nord de Goma) le 1er novembre. En annonçant, début octobre, la transformation du CNDP en « mouvement de la libération totale de la République » et en appelant « tous les Congolais à se mettre debout contre le gouvernement qui a trahi son peuple », Nkunda élargit ses ambitions et tente d’attirer dans les rangs de son mouvement des opposants à Joseph Kabila. Cependant, l’audience de Nkunda est limitée aux territoires qu’il contrôle et sa déclaration n’a été suivie d’aucun effet en RDC, pour une raison évidente : l’homme n’a aucun projet politique cohérent et ses revendications ont des relents ethniques qui le font définitivement appartenir au passé. Ni son mouvement, ni lui-même n’ont un avenir. Il ne doit son existence qu’à la lâcheté de la « communauté internationale » et à l’inefficacité complète de la MONUC.

La « communauté internationale » réagit au drame humain qui se joue au Kivu en envoyant au Congo des émissaires en rafale. Le ministre français Kouchner en compagnie de son homologue britannique Milliband, pour Kinshasa et Goma, puis Kigali les 31 octobre et 1er novembre. Le ministre belge De Gucht et Louis Michel, commissaire européen à la coopération de l’Union européenne, les avait précédés, de même que la sous-secrétaire d’État américaine aux affaires africaines, Jendayi Frazer. Quand, à Kigali, le ministre belge déclare avoir « insisté auprès du président Kagamé pour qu’il continue à faire valoir son influence modératrice [sic] sur le conflit à l’Est du Congo, afin (…) de faire respecter le cessez-le-feu entre toutes les parties belligérantes » et quand, dans le même temps, toujours à Kigali, la représentante américaine déclare admettre « qu’il n’y avait pas de preuve que le Rwanda soutenait Laurent Nkunda », il est permis de douter de la détermination des émissaires occidentaux. De douter de leur détermination et de douter également des moyens mis en œuvre pour ramener la paix et faire respecter l’acte d’engagement de Goma du 23 janvier 2008. Il faut être singulièrement naïf pour penser, à l’instar d’Alain Joyandet, secrétaire d’État français à la coopération, que le sommet de Nairobi du 7 novembre – dont les conclusions avaient été par avance rejetées par les rebelles de Nkunda – ait pu instaurer « un climat nouveau » et que le « cessez-le-feu immédiat » qu’il exige ait la moindre chance d’être respecté, tandis qu’au même moment des combats opposaient les FARDC aux rebelles de Nkunda – renforcés de Rwandais – sur les hauteurs de Kibati, à 10 km au nord de Goma. Les sommets, les conférences de paix qui ne satisfont que les Occidentaux qui les organisent ne servent à rien et ne sont pas la réponse satisfaisante à l’urgence de la situation au Kivu.

La MONUC est en perdition depuis l’intensification des combats, en octobre. Nul besoin d’y insister sauf pour relever son insoutenable lâcheté à Kiwanja, village du Nord-Kivu victime des exactions meurtrières des rebelles de Nkunda, le 6 novembre. Les casques bleus, à quelques centaines de mètres, se sont retranchés dans leur camp, empêchant quiconque d’y entrer, même les civils en quête de protection. Cette tuerie – plusieurs dizaines de morts dans ce village – est la preuve intolérable que la MONUC manque à sa mission telle que définie par le Chapitre VII de la Charte des Nations-Unies. Pas plus que d’inutiles conférences de paix la RDC n’a besoin de la Mission de l’ONU pour le Congo.

Quelle solution reste-t-il au gouvernement congolais pour en terminer avec la rébellion de Nkunda et pour retrouver, une bonne fois , son autorité sur le Kivu ?

Idéalement, une pression internationale forte et directe sur Kigali qui consisterait à faire cesser l’aide immense du FMI et de la Banque mondiale au Rwanda – cette aide finance plus de la moitié du budget de ce pays – est seule en mesure d’obliger Kagamé à exiger de Nkunda qu’il rende les armes. Pour les raisons évoquées plus haut – l’implication des puissances occidentales dans le pillage du Kivu – cette solution est inenvisageable. Faut-il considérer avec Alain Joyandet que le sommet de Nairobi « a donné un peu d’air à Kabila » et se réjouir que « les pays de la région se sont engagés à participer, en cas de paralysie, au désarmement des FDLR et des troupes de Nkunda. » À l’évidence non, car ce serait faire entrer le loup dans la bergerie avec l’onction de l’ONU. Qu’y a-t-il, en effet, à espérer de la présence au Kivu de troupes ougandaises, burundaises et rwandaises, à l’expérience de leur présence passée dans la région ? Cette proposition est injurieuse pour le peuple congolais et son gouvernement ; elle ne manquerait pas de transformer ce conflit en une conflagration épouvantable.

La solution est ailleurs. Elle consiste précisément à éviter l’internationalisation du conflit en recourant à la communauté des États de l’Afrique australe (SADC), dont la RDC est membre. Dans le cadre de la SADC, les États membres sont liés par des accords de défense mutuelle. Laissant la MONUC à son désarroi et la « communauté internationale » à l’organisation d’un autre et énième « sommet pour rien » pour reprendre le qualificatif employé par le CNDP à propos de « Nairobi 2 », il est urgent que le gouvernement congolais demande l’appui de l’Angola – pays membre lui aussi de la SADC- afin que l’armée de ce fidèle allié de la RDC vienne massivement épauler les FARDC au Kivu pour mettre enfin un terme aux souffrances innommables qu’endurent depuis trop longtemps les populations civiles.

Alain Bischoff

 
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