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Jean-Pierre Mbelu : « Je crois en un avenir du Congo qui soit battu par des minorités organisées…» Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

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Jean-Pierre Mbelu est très connu des milieux intellectuels congolais pour ses analyses fouillées et ses critiques acerbes à l’égard de la classe dirigeante. Le Potentiel l’a rencontré à Bruxelles. Face à la guerre, la gestion du pays, les enjeux internationaux… Mbelu fait sa lecture des faits. Sans ambages.

Quelle analyse faites-vous de la situation critique que traverse la RDC, votre pays ?

Je vous remercie pour le travail que vous abattez au sein du Groupe de presse Le Potentiel, dont les analyses sont très appréciées à travers le monde. La question revêt beaucoup d’intérêt. Notre pays est en train de traverser un moment très dur ; un moment qui demande que l’intelligentsia congolaise puisse s’asseoir autour d’une table pour débattre ensemble de la situation actuelle de notre pays. Quand en 1999, au niveau des Etats-Unis, une décision est prise pour pouvoir balkaniser ce pays, nous avions cru à une guerre qui avait été menée par Laurent-Désiré Kabila qui servait de pantin aux Rwandais, Ougandais et Burundais. Ces pays étaient impliqués dans le complot ourdi par les Anglo-saxons qui se disaient qu’après le retrait des Belges et des Français de l’Afrique centrale, il leur appartenait de pouvoir disposer de cette partie du monde. Pour la raison que le Congo regorge des matières premières stratégiques dont les grandes industries du monde, et plus particulièrement celles des Etats-Unis, ont besoin pour la fabrication de certains produits notamment des armes, des téléphones portables… Il fallait donc, à un certain moment, disposer de ce pays parce qu’il a des matières premières stratégiques. Pour pouvoir réussir ce coup, les Etats-Unis ont instrumentalisé le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi. Malheureusement, comme les Congolais servent de temps en temps de marionnettes, une marionnette a été trouvée : c’est Laurent-Désiré Kabila. Le choix a été fait à un moment assez crucial, où le Congo avait essayé de respirer après plus de trois décennies de dictature de Mobutu. Les stratèges de ce complot ont utilisé ce moment-là pour pouvoir se servir d’une marionnette du nom de Laurent-Désiré Kabila, l’embrigader dans une guerre dite de libération, mais qui a été en fin de compte une guerre de prédation et d’occupation du Congo par les multinationales du monde entier.

Mais, après avoir compris le jeu, arrivé à Kinshasa, Kabila a dit non et le 2 août 1998 on lui a fait une autre guerre…

Comme Kabila aspirait à devenir le président du Congo, il a accepté le jeu. C’est ainsi que quand Kabila arrive à Kinshasa, avec les Rwandais, les Ougandais et autres Burundais, l’un des sages de notre pays lui dira ceci : «Mon cher frère, les Rwandais, les Ougandais et les Burundais vous ont aidé à conquérir le pouvoir ; qu’ils vous disent ce que cette guerre a coûté et la facture peut être payée pour qu’ils retournent chez eux ». Mais, comme Kabila avait déjà signé des contrats non seulement avec les Rwandais, les Ougandais et les Burundais, mais aussi avec plusieurs multinationales, rien n’y fait. Je vous renvoie ici au livre de Joseph Ki-Zerbo « A quand l’Afrique ». L’auteur l’explique très bien : au fur et à mesure que la rébellion avançait vers l’intérieur de notre pays, Kabila signait des contrats avec certaines entreprises multinationales. Comme il était déjà pris dans ce piège là et comme ceux qui l’avaient aidé à se laisser prendre dans ce piège était le groupe de James Kabarebe, Paul Kagame, Yoweri Museveni et les autres, il devait difficile de pouvoir entendre les autres.

Au regard de toutes ces erreurs du passé, et face à la persistance de la crise à l’Est de la RDC, que peut faire aujourd’hui l’intelligentsia congolaise pour sauver la Nation ?

Si je reviens aux éléments historiques, c’est pour que nous ne puissions pas tomber dans l’amnésie. A un certain moment nous nous rendons compte que certains compatriotes qui sont au pays tombent dans l’amnésie et tentent d’oublier d’où est parti la guerre. Le programme Amani, par exemple, a mis au-devant de la scène les conflits ethniques alors que depuis les millénaires toutes les ethnies du Congo cohabitent sans qu’une guerre civile s’ensuive. Revenons à votre question. Ce que les élites intellectuelles peuvent faire maintenant, c’est de créer, s’il est possible, un débat public sur ce qui se passe à l’Est du pays aujourd’hui. Puisque depuis que cette guerre a éclaté, il n’y a pas eu un débat sérieux sur les tenants et les aboutissants de cette guerre. Vous ne pouvez pas réussir à analyser une situation de guerre sans un débat sérieux là-dessus. De deux, les élites politiques actuelles enfoncent encore le pays dans la misère et la pauvreté. Parce qu’elles provoquent une guerre qui est devenue un casse-tête pour le budget congolais. Cette guerre coûte très chère au pays. Si nous n’arrivons pas à mettre la main sur les réseaux mafieux qui ont infiltré les institutions actuelles du pays pour les mettre hors d’état d’agir, le pays tournera toujours en rond. Cette guerre, entretenue par les multinationales du monde entier notamment par les anglo-saxons et par les réseaux mafieux qui ont entouré ces élections, est devenue un fonds de commerce. Il a suffi, par exemple, que Joseph Kabila disent que les Rwandais soutiennent Nkunda pour que le Rwanda l’accuse d’instrumentaliser les FDLR accusés de génocidaires. Voyez-vous comment on se renvoie la balle dans cette guerre. Kabila accuse le Rwanda et Nkunda, le Rwanda accuse Kabila et les Interahamwe. Je vous rappelle qu’à un certain moment, un Tutsi d’origine congolaise douteuse nous avait demandé qu’après les élections que l’on puisse tourner rapidement la page de la guerre. Et pourtant, ce monsieur est soupçonné d’être parmi ceux qui ont infiltré les institutions républicaines pour pouvoir les fragiliser. A mon avis, ce qui est important à faire au premier point, c’est d’organiser un débat sérieux sur les tenants et les aboutissants de cette guerre.

C’est bien d’organiser un débat public, mais on a l’impression que les intellectuels eux-mêmes ne sont pas organisés ?

Ce n’est pas du tout vrai. Je viens de publier deux articles. L’un sur le travail fait par l’Ong RENADECO et l’autre par COJESCO. Au bout des analyses faites par ces deux Ongs, vous vous rendez compte qu’elles arrivent à mettre le doigt sur ce qu’il y a eu réellement au Congo. Mais vous constaterez que les intellectuels congolais qui arrivent à réaliser des analyses sur ce qui se fait réellement au Congo, sont poursuivis et mis aux arrêts. C’est qu’il y a des infiltrés au sein des institutions actuelles qui font tout pour que la guerre ne puisse pas prendre fin.

Est-ce que les intellectuels congolais sont conscients du danger qui guette leur pays ?

Peut-être qu’on ne connaît pas bien les Congolais. Nous avons organisé avec des amis un petit groupe dénommé «Epiphanie», où nous avons essayé, depuis plus de six mois, de recevoir des groupes de Congolais effectivement organisés et qui essayent d’apporter leur contribution à la situation actuelle de notre pays. Qui sont-ils réellement ? Il y en a qui sont déjà sur le terrain et qui disent ceci : comme ceux qui entretiennent cette guerre ont infiltré les institutions actuelles, la solution c’est de les mettre hors d’état d’agir et organiser un coup d’Etat. Ce sont des Congolais qui, déjà aujourd’hui, agissent sur place au Congo. Vous avez aussi des Congolais qui sont dans les montagnes du Kivu, qui sont eux aussi organisés et se disent : «nous avons attendu pendant longtemps, ça ne vaut plus la peine de compter sur le gouvernement actuel, il faut que nous puissions prendre notre sort en main, chasser ceux qui sont au pouvoir et organiser le pays». Vous avez encore des Congolais qui sont organisés au sein de la Société civile, et au sein de plusieurs associations, qui essayent d’apporter leur contribution à la bouffe congolaise puisque qu’un ventre affamé n’a point d’oreilles. Il y a donc plusieurs mécanismes qui sont mis sur pied mais qui ne sont pas connus. Je dirais simplement que ceux qui accusent les Congolais de ne pas être organisés ne les connaissent pas assez.

En ce temps critiques que traverse le pays, on devrait s’attendre à des actions de lobbying pour sauver la nation. Mais où se trouve la diaspora congolaise ?

Vous revenez du Canada, où vous avez certainement rencontré Mbaya Kankwenda. Vous savez qu’avec sa lettre bimensuelle, ce professeur essaye d’organiser des actions à partir du Canada même pour le salut du Congo.

Je parle du lobbying ; pour être concret, que fait l’intelligentsia congolaise de la diaspora dans les médias pour présenter clairement à l’opinion occidentale que le Congo est effectivement agressé par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi ?

Vous semblez oublier que les médias dont vous parlez ce sont des médias dominants. En tant que tels, que vous le vouliez ou pas, ces médias ne répercuteront jamais les échos des Congolais qui fustigent leur complot contre notre pays. C’est ainsi qu’au jour d’aujourd’hui les Congolais se sont abattus sur les « médias alternatifs ». Si vous allez sur Internet, vous aurez Freddy Mulongo avec réveil FM, vous avez Amba Wetshi avec Congo Indépendant, vous avez Etienne Ngazo avec Congo One, Guy De Boeck avec Congo Forum… Tous ces médias font un travail de sensibilisation.

Pour qui travaillent ces médias, ne sont-ils pas manipulés ?

Il n’y a pas de manipulation, ces médias alternatifs travaillent d’abord pour le Congo et pour les Congolais. C’est une réaction contre l’accaparement de l’espace public par les médias dominants. Quand on lisait par exemple, à un certain moment, La Libre Belgique ou Le Soir, on ne sentait pas que ce que les Congolais pensaient était publié dans ces médias dominants. Au jour d’aujourd’hui les Congolais ont appris à se prendre en charge, en créant eux-mêmes leurs sites et leurs blogs.

Mais leur action est très dispersée…

Vous dites que l’action est encore dispersée, je vous le concède. Mais n’oubliez pas que dans les pays occidentaux que vous avez visités, il y a une montée de la « démocratie participative » qui est en train de s’exprimer à travers Internet, à travers le jury citoyen, à travers les débats publics, à travers les budgets participatifs… C’est autant une nouvelle forme de la démocratie, qui est diffuse mais qui ne demande pas que nous retournions aux médiations démocratiques d’il y a quinze, vingt, trente ans. Ces médiations démocratiques existent, mais il y a d’autres formes qui sont en train d’être créées aujourd’hui et qui demandent d’être prises en compte.

Aujourd’hui plus qu’il y a trente ans, des médiations démocratiques travaillent pour des multinationales ; n’est-ce pas une illusion que de penser à une démocratie participative ?

Ce n’est pas une illusion, dans la mesure où je vous renvoie à une étude très fouillée d’un philosophe français, Pierre Orzavalon, «La contre démocratie». Il vient encore de publier un livre sur la «Légitimité démocratique», qui sont des études fondées sur les recherches sociologiques. Vous avez par exemple au jour d’aujourd’hui le budget participatif qui n’est plus une illusion au Brésil. Vous avez en France des représentants qui ont demandé qu’on puisse créer des institutions juridiques indépendantes pour contrôler le pouvoir exécutif. Au tant de nouvelles formes de démocratie participative qui sont en train d’être mises sur pied à partir du fait que le citoyen a compris qu’il ne peut pas s’abandonner en tout et partout entre les mains et de la représentation classique et des multinationales dont la représentation classique est devenue aujourd’hui une petite main. Contrairement à ce que vous pensez, il y a aujourd’hui à travers le monde un grand bouillonnement de la démocratie participative qui demande que l’intelligentsia congolaise s’y penche et approfondisse ses nouvelles formes et essaye de voir dans quelle mesure, avec le travail que fait la société civile, les mettre sur pied et les rendre opérationnelles.

Parlons de la crise économique. Que faut-il faire aujourd’hui pour barrer la route à tous ces néo-colonisateurs qui veulent replonger le Congo dans l’esclavage ?

L’Occident n’a pas attendu la crise financière pour descendre chez nous. Nos matières premières sont pillées chaque jour par les multinationales. Cette guerre qui date des années 1990 chez nous, c’est une guerre entretenue par les multinationales. Maintenant qu’est-ce qui risque d’arriver ? Comme nos matières premières vont devenir des valeurs refuges pour les multinationales, ils vont davantage armer des milices pour avoir davantage de matières premières. Moi, je n’en doute pas. Ce qu’il faut faire ? C’est d’abord organiser un grand débat national inclusif sur ce qui se passe au pays. Ensuite, créer une action de lobbying pour voir dans quelle mesure coopérer avec les Congolais avertis pour organiser une conférence internationale sur le Congo, avec l’appui des partenaires extérieurs qui portent encore le Congo malgré les réseaux maffieux. De plus en plus, je crois en un avenir du Congo qui soit battu par des minorités organisées. Car, sous d’autres cieux, ce sont ces minorités qui ont bougé le monde.

Freddy mulumba kabuayi

 

 
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