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Une mise en valeur pacifique des ressources des Grands Lacs est-elle possible ? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

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Puisque « l’insécurité à l’Est du Congo», comme on dit pudiquement, n’est pas une guerre civile mais bien une agression étrangère, principalement rwandaise, on devra un jour ou l’autre se poser la question « Comment obtenir du Rwanda qu’il cesse d’agresser la RDC ? »
Quand on se pose une question de ce genre, il y a un vaste éventail de réponse qui, comme les couleurs de l’arc-en-ciel, se situent entre deux extrêmes. Les tenants intransigeants de la morale pure et dure diront que le Twanda doit mettre fin à ses agressions et à ses pillages sans condition, faire pénitence sous le sac et la cendre et même indemniser ses victimes. Les cyniques diront que si la Communauté Internationale veut vraiment que le Rwanda f… la paix au Congo, il n’y a qu’à le payer pour ça. 

Car, il faut bien en être conscient, le Rwanda cherche dans ses pillages du Congo la solution à des problèmes bien réels. Et ils sont beaucoup plus graves que les circonstances parfois mises en avant (et qui d’ailleurs jouent elles aussi, sans doute un rôle. Ainsi en est-il, par exemple, du désir de Kagame de garder sur des théâtres d’opération extérieurs un certain nombre d’officiers un peu trop « aventureux » dont il se méfie, tout en cherchant à les utiliser. Le fond de l’affaire, c’est que le comportement pillard du Rwanda résulte, avant tout, de sa géographie.

Des pays non viables

Il est sans doute malheureux, pour la région des Grands Lacs, que l’Allemagne ait perdu la guerre de 14. Cette défaite valut à l’Afrique Orientale Allemande, dont faisait partie le « Runada-Urundi », d’être divisée entre les Anglais, qui reçurent mandat d’administrer le Tanganyika (Tanzanie) alors que les Belges devenaient mandataires administrant le R.-U.

Soit dit en passant, si les deux états actuels portent le nom d’états africains anciens, leurs frontières sont tout aussi arbitraires que partout ailleurs en Afrique, en dehors de celle qui les sépare entre eux, et qui a toujours été sur l’Akanyaru. Pour le reste, le Burundi s’est trouvé amputé de quelques districts, au Sud, rattachés au Tanganyika, mais étendu jusqu’au lac Tanganyika, que les Barundi traditionnels fuyaient, cependant qu’au Rwanda le mwami se voyait considéré, depuis la colonisation, comme régnant sur l’ensemble du pays actuel, alors qu’à l’arrivée des Allemands il ne le contrôlait pas encore entièrement.

Durant toute la période coloniale, donc, le Ruanda et l’Urundi vécurent en symbiose étroite avec une colonie plus vaste, AOA d’abord, puis Congo belge. Et même si, dans la pratique quotidienne, les Belges se comportèrent souvent sans trop tenir compte de ce qu’il y avait « la colonie » d’un côté et « les territoires sous mandat » de l’autre (voir par exemple l’aéroport de Bukavu, situé au départ en territoire rwandais, de sorte qu’on dut en construire un nouveau en hâte à Kavumu lors de l’indépendance !), il n’en reste pas moins qu’ils restèrent juridiquement des entités séparées.

Les principales motivations des Belges, pour s’intéresser à ces territoires-là plutôt qu’à d’autres furent leurs constations, dès leur victoire sur les Allemands, que le Ruanda-Urundi était un territoire très densément peuplé, beaucoup plus que leur Congo, qui manquait cruellement de main d’œuvre. Ils s’avisèrent trop tard que cette main d’œuvre n’était, au rebours de leurs espoirs, pas transplantable !

Cette situation a perduré : le Rwanda, comme le Burundi, sont des pays surpeuplés par rapport à ce que peut produire leur agriculture, et presque totalement dépourvus d’autres ressources. E c’est précisément là le drame !

Dés qu’on se penche sur l’histoire ancienne des deux « royaumes jumeaux », on s’aperçoit que le calendrier traditionnel est jalonné de dates tragiques : épidémies, famines, sécheresses, pestes bovines, d’après lesquelles on a daté les événements. En guise d’intermèdes, il y avait des guerres fréquentes, soit extérieures, c’est-à-dire des expéditions de conquête ou de pillage, soit intérieures parce qu’il y avait fréquemment des successions difficiles et des anti-rois dont il fallait se débarrasser de vive force. En termes crus : la natalité importante était compensée par une forte mortalité liée soit à des calamités naturelles, soit aux guerres.

La colonisation accrût la surpopulation en réduisant le nombre et la gravité des calamités naturelles, en éliminant les guerres, et en amenant les missionnaires catholiques qui empêchèrent que le bien-être débouchât sur une diminution des naissances. Elle offrit d’ailleurs aussi des palliatifs : des emplois au Congo. Mais, à l’indépendance, la surpopulation resta, cependant que les palliatifs disparaissaient !

En fait, il fallut attendre 1962 pour que ces deux états, désormais enfermés dans leurs frontières et non plus reliés à des ensembles plus vastes, apparaissent pour ce qu’ils sont : des pays non-viables.

Certes, il y a d’autres manières de vivre que de cultiver la terre et il peut paraître étonnant que l’on parle de surpopulation alors que le Rwanda, tout comme le Burundi, a approximativement la même superficie que la Belgique, mais beaucoup moins d’habitants. Et, en effet, on pourrait imaginer pour eux un destin du genre de celui de la Suisse, ou du Liban du temps de sa splendeur : pays de services, de tourisme et d’activité tertiaire, dans un cadre agréable et beau… Le problème est que cela suppose une implantation au milieu de pays riche, d’un tissu industriel dense et de réseaux très serrés de communications… On admettra que ce n’est pas exactement le paysage qui se rencontre en plein milieu de l’Afrique !

Le régime Habyarimana s’est arrangé d’une vie sous perfusion. En fait, la « symbiose » a été remplacée par la coopération. Celle-ci a financé le budget de l’état rwandais jusqu’à en représenter 52 % ! ET aujourd’hui encore la « bonne gouvernance » de Kagame est en grande partie sous perfusion britannique et américaine. Sa sympathie pour le Commonwealth et son goût pour la langue anglaise ne sont pas entièrement désintéressés !

Mauvaises et bonnes solutions

Si on laissait paisiblement jouer la nature, le Rwanda devrait se résigner, comme le faisait le régime précédent, à vivre, disons platement le mot, de mendicité. Cela cadre mal avec un programme politique de restauration de la fierté nationale ! Et, à ce que disent les Rwandais eux-mêmes, le Tutsi, qui est si intelligent, devrait être toujours vainqueur mais, ce qui le perd, c’est son arrogance … Cette arrogance, Kagame en a assez pour l’ethnie entière.

Il ne mendie donc pas. Il ne demande donc pas. Il orend il pille. Et ce pillage est la raison de « l’insécurité à l’Est du Congo», entretenue principalement par le Rwanda.

Principalement, parce que le Burundi est un état perpétuellement au bord de l’implosion et qui a les bras déjà surchargé avec ses problèmes internes, et que l’Ouganda subit une pression démographique bien moindre, et ne dispose pas des possibilités qu’a le Rwanda d’instrumentaliser une fraction de la population locale. (Les Ougandais ont essayé d’instrumentaliser le conflit Hema/Lendu, mais n’y ont pas réussi). Le Rwanda cumule les bonnes raisons d’avoir une mauvaise conduite : il lui faut , tant à l’usage interne qu’externe, donner une image de « relèvement miraculeux », il dispose d’une armée redoutable aguerrie d’abord dans la guerre civile rwandaise, puis dans celle du Rwanda, dans la compagne congolaise de 97, puis dans la guerre du Congo … Il dispose aussi d’une « tête de pont » du fait de la présence au Congo de Congolais de langue et de culture rwandaise, d’une frontière difficile à surveiller, et du prétexte, pour ses interventions, de « craindre » les FDLR, supposés être d’abominables « génocidaires » aux desseins sinistres et ténébreux.

Donc, sans vouloir le moins du monde absoudre l‘Ouganda et le Burundi de leur part de responsabilité (et de bénéfices) il faut bien constater que pour le moment c’est avant tout le Rwanda que l’on devrait convaincre de changer de politique (puisqu’on ne semble guère décidé à le contraindre !). Or il existe en principe un cadre pour cela : la CEPGL.

Rétroactes :

Voici ce que j’écrivais au sujet de la CEPGL en 1993, donc dix bonnes années après sa fondation par Mobutu, Bagaza et Habyarimana.

La «Communauté Economique des Pays des Grands Lacs» rassemble le Zaïre, le Rwanda et le Burundi. Elle a officiellement des finalités économiques. Mais celles-ci servent avant tout à mettre en commun des choses inexistantes : harmonisation des régimes de sécurité sociale «quand il y en aura une», etc...

Elle a également ressorti un «éléphant blanc » datant de la période coloniale : l’exploitation du méthane du Lac Kivu.En fait, la CEPGL est une communauté «économique» qui semble surtout policière.

Le but réel de l’accord était de maîtriser les problèmes qui découlaient, pour les trois régimes, de la présence d’importantes concentrations de réfugiés venus des deux autres.

Le Rwanda et le Burundi se comportaient comme les deux pôles d’une batterie, dont on ne pouvait qu’attendre avec angoisse la décharge. Au Burundi, le régime sous Micombero et Bagaza considérait les Tutsi rwandais réfugiés au Burundi comme des recrues de choix pour les sales besognes du régime minoritaire Tutsi. Et les burundais hutu en exil contribuaient à entretenir au Rwanda un esprit anti-tutsi. Mais de part et d’autre on les laissait quand même aussi conspirer un peu à propos de leur pays d’origine.

Le Zaïre avait chez lui une quantité importante de réfugiés rwandais et burundais, et estimait que les dissidents zaïrois trouvaient trop facilement hospitalité et facilités de passage au Rwanda et au Burundi.

A partir de la CEPGL, les pays signataires s’engagent à ne plus accepter l’établissement chez eux de réfugiés des deux autres parties: ils doivent poursuivre leur voyage jusqu’à un pays non-limitrophe.

On remarque la duplicité avec laquelle le Rwanda officiel tient un discours raciste à l’intérieur où les Tutsi servent de bouc émissaire, mais s’entend à l’extérieur avec le pouvoir minoritaire Tutsi du Burundi. Des réfugiés démocrates burundais, hutu bon teint, ont été inquiétés au Rwanda à la suite des accords de la CEPGL. Cependant, le Rwanda d’Habyarimana s’est borné à expulser, avec parfois quelques violences policières. Le Burundi et le Zaïre ont été en fait jusqu’à des extraditions déguisées, telles des expulsions «vers la Tanzanie» par le bateau Uvira-Kigoma, annoncées à la radio, alors que ce bateau fait escale à ... Bujumbura.

Bref, les buts de la CEPGL étaient plutôt glauques et ses « parrains » avaient une sale gueule. Mais, sur le papier, elle est censée exister. Ne pourrait-on en faire quelque chose ?

Des possibilités gâchées

Ironie du sort, la frontière où l’on se bat est jalonnée de ressources naturelles qui devraient être autant d’invitations à coopérer. Entre le Congo et l’Ouganda, il y a le pétrole du Lac Albert. Il a déjà été question ici du méthane du Lac Kivu, qui sépare le Congo du Rwanda, et entre le Congo et le Burundi, il y aurait aussi des choses à mettre en commun, que ce soit pour la mise en valeur de la vallée de la plaine de la Rusizi ou pour la navigation et la pêche sur le lac Tanganyika, et les activités qui en dérivent.

Les trois pays les plus concernés (Congo, Rwanda, Burundi) devront un jour faire face à un grave problème lié à leur population : tous sortent de périodes de guerre et d’insécurité prolongées. Cela veut dire qu’une partie importante de leur population n’a eu pendant ce temps d’autre métier que d’être militaire. Encore s’agit-il de soldats un peu spéciaux ! En fait, ils tiennent le milieu entre le fantassin et le bandit de grand chemin. Après tout une embuscade dans le cadre d’une guerre se prépare de la même façon que celle dont la finalité est de crier « La Bourse ou la Vie ! ». L’on a déjà vu cela au XIX° siècle, également après des guerres importantes et ravageuses, et l’on appelait alors ces gens qui étaient guerriers le lundi et brigands le mardi des « ruga-ruga ». Une bonne partie des « miliciens » des divers seigneurs de la guerre, et même souvent des armées nationales, ne sont pas autre chose. La question pratique qui se pose, c’est « comment convaincre ces gens de changer leur mode de vie ?» Il n’y a pour cela qu’un moteur possible : trouver à les employer dans un secteur qui paye décemment.

Ce secteur pourrait très bien être celui des mines à créer dans l’Est du Congo. J’écris « à créer » parce que, fondamentalement, on en est actuellement à l’exploitation « sauvage », pudiquement dite « artisanale », c’est-à-dire que l’on fait, non des puits, mais des trous… lesquels se referment d’ailleurs de temps à autre sur les creuseurs. Si tout cela étai mis rationnellement en valeur, on s’apercevrait sans doute que l’on rencontre dans les mines du Kivu le même problème qui s’est posé autrefois pour celles du Katanga : la population locale n’y suffit pas. Pourquoi dés lors n’emploieraient-elles pas des frontaliers ougandais, rwandais ou burundais ? Il serait sans doute rationnel de continuer à en évacuer au moins une partie des produits de la manière actuellement utilisés par le pillage et la fraude : par l’Est, ce qui engendrerait également des activités secondaires ou tertiaires dans les pays voisins. Rien n’empêcherait d’ailleurs ceux-ci d’investir dans les mines congolaises et donc d’avoir part à leurs profits.

La CEPGL pourrait être un cadre tout trouvé pour organiser ce genre de choses…

Obstacles

Il y a à tout cela un obstacle principal, qui porte un vilain nom : la Haine.

Avant les différentes guerres de l’Est, il n’y avait aucune animosité chez les Congolais vis-à-vis de leurs voisins. Tout au plus les blaguait-on un peu comme nous en racontons entre Européens de « bien bonnes », parmi lesquelles d’ailleurs les fameuses « blagues belges » qui exhalent une forte odeur de frites.

La situation a évidement changé, en particulier à l’égard des Rwandais et singulièrement des Tutsi, depuis qu’ils se prennent pour de grands conquérants …

La question est donc de savoir si les Congolais peuvent avaler leur rancœur et pardonner et les Rwandais marcher sur leur arrogance et admettre qu’avant de prendre, il faut demander. Penser d’office le contraire serait manquer de foi dans l’homme, encore que Kagame constitue certainement un obstacle de poids.

Il y a un autre obstacle : il va de soi que mettre en place une économie décente pour remplacer l’actuelle économie de pillage digne de Léopold II qui sévit dans l’Est du Congo portrait un coup aux juteux profits qu’en tirent les sociétés occidentales, y compris certaines où la bourgeoisie belge a de grands intérêts, comme c’est le cas d’Umicore, pour ne citer qu’un exemple. Nos « bons offices » ne sont donc pas toujours aussi désintéressés qu’on veut bien nous le dire … Et, malheureusement, si l’on peut parfois attendre des prodiges du cœur humain, on ne peut attendre du capitalisme qu’avidité sans pitié ni scrupule.

Dommage !

© Guy De Boeck

 
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